|
Chapitre 9
Voilà, ma décision était prise, j’accomplirai mon contrat. Avec regret, mais il serait fait.
Si j’avais quelque peu perdu mon objectif de vu, le plan fonctionnait toujours malgré moi. Je devais obtenir la confiance Ramesh et de ses gardes. Dans un contexte normal, j’aurais pu l’empoisonner beaucoup plus tôt, mais comme je l’ai dis précédemment, Ramesh pouvait quasiment demander n’importe quoi à mon patron. Et ce qu’il avait demandé à mon patron lors de la construction de son restaurant, c’était que les cuisines soient visibles par les clients. Le mur de séparation était donc transparent, et les clients pouvoir apercevoir l’agitation frénétique qu’il y avait dans la cuisine. Ce mur était une gêne pour moi, impossible de faire tranquillement un empoisonnement dans ces conditions. Par contre, ce type d’installation devenait moderne dans les restaurants, alors que pour nous, cela faisait déjà longtemps que ça existait. Nous étions en quelque sorte des précurseurs dans la mode gastronomique et l’idée avait été gardée dans les plans du futur établissement.
Si les clients étaient ravis de nous voir, moi, j’en étais fort marris. Au début de mon travail en tant que cuisinier, je sentais en permanence le regard d’Alice qui pesait sur mon dos. Impossible de tenter quoi que se soit ! C’est pourquoi je devais obtenir une confiance aussi forte que possible de la part d’Alice et de Ramesh. Et j’y étais très bien arrivé !
Maintenant, quand je travaillais à la préparation d’un plat pour Ramesh, il m’arrivait de jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule et je m’apercevais que toute la petite bande regardait ailleurs. La confiance qu’ils avaient en moi était maintenant suffisante pour qu’ils ne passent pas leur temps à surveiller ce que je mettais dans leur nourriture.
J’allais pouvoir tenter d’empoisonner Ramesh.
Mais avant de lancer l’opération, je retournais voir mon cousin. C’était chez lui que j’avais laissé tout l’équipement qui pouvait paraître suspect : les explosifs, mes plans, quelques vêtements et mes autres faux papiers. L’épée je l’avais récupérée juste après ma conversation avec Alice, au cas où il serait allé vérifier auprès du Kalary.
Il parut surpris de me revoir et ne s’attendait pas à ma venue. Mais en bon contact, il conservait l’ensemble de mes affaires. Il fit un peu la tête quand je lui annonçais qu’il y avait de fortes chances que je me réinstalle sous peu dans son appartement, mais il ne dit rien de spécial.
L’ordinateur était réparé. D’après les explications qu’il me donna et auxquelles je ne comprenais strictement rien, les Gremlins avaient foutu un fameux bordel. Je n’avais absolument aucune envie de me connecter, alors je laissais tomber. Je ne fis que récupérer l’ensemble de mon matériel, puis le saluais. Il me renvoya un "Au revoir" plein de reproches.
Je jouais le jeu du petit étudiant pendant le reste de la semaine. Je fis des cadeaux à Anita, un superbe sari en soie et une broche à cheveux. Apparemment, la conversation que nous avions eue l’avait rassuré sur notre avenir et sur mon attitude un peu froide.
Par contre j’avais quelques soucis avec l’empoisonnement. Je n’avais pas eu de confirmation d’un quelconque caractère inhumain des gardes du corps, mais leur attitude et ce que j’avais déjà vu ne m’inspiraient guère. Aussi, je préparais différents poisons dans mon studio. Grâce à ma mère, sans être un expert, j’étais apte à faire différents poisons avec des produits que l’on pouvait facilement trouver dans le commerce. Je choisis de faire une batterie de différents poisons, et en ajoutant un sort d’Empoisonnement par-dessus, j’espérais bien que cela serait fatal.
Une fois toutes mes petites potions finies, je me dis que j’avais peut-être un peu forcer la dose, mais je "bétonnais". Je n’arrivais pas à imaginer qu’avec le cocktail que je préparais, autre qu’un dragon noir puisse survivre. J’eus un peu de mal à faire les poisons car j’avais un impératif : malgré la confiance que le groupe avait placée en moi, ils continuaient quand même à utiliser un goûteur. C’était toujours le même garde, un de ceux qui ressemblaient à des machines. Jamais je ne l’avais vu hésiter quand il s’agissait de goûter un plat ou une boisson. Alors je craignais qu’il n’ait un moyen quelconque de contrarier les effets d’un poison. Donc, il fallait que mes différents poisons agissent avec suffisamment de retard pour passer le délai qu’attendait Ramesh pour vérifier qu’il n’arrivait rien à son goûteur. Et puis, chose non négligeable, cela me permettrait peut-être de m’esquiver avant que la tête de Ramesh ne tombe dans son plat.
Pour préparer tout ça, je dus être relativement absent. C’est pourquoi je dis à Anita que je lui réservais une surprise et qu’il n’était pas question qu’elle vienne chez moi avant la semaine prochaine. Elle me regarda bizarrement quand je lui dis cela, mais elle sourit. Heureusement qu’elle accepta mon étrange demande et qu’elle ne passa pas inopinément à mon appartement. J’aurais été obligé de la tuer, et cela m’aurait été impossible. Là au moins, elle prendrait mon attitude comme une traîtrise de ma part, ce qui était vrai, et probablement que cela l’aiderait à accepter mes actions futures et à me remplacer au plus tôt.
J’avais tellement bien réussi ma couverture, que malgré la paranoïa ambiante, je réussis à savoir si Ramesh devait partir en avion dans la semaine. Ce n’était pas le cas.
Aussi, le vendredi soir, j’allais contrevenir aux indications du contrat et à mes habitudes. J’allais placer une bombe dans l’avion privé de Ramesh. Pourquoi donc ? Parce que je "bétonnais". Si jamais mon empoisonnement ratait, je pensais que Ramesh quitterait la région le temps de me localiser et m’éliminer. Avec un peu de chance dans mon malheur, il sauterait dans l’avion et lui. . .sauterait avec Ramesh dedans. Le contrat ? Qu’importe le contrat, j’en avais ras-le-bol. Il fallait qu’il meure, soit. . .il mourrait. La façon n’avait plus d’importance pour moi. Cela serait mal vu, mais c’était toujours mieux pour l’honneur qu’un échec.
Dans l’après-midi de vendredi j’allais acheter une tenue ressemblant énormément à celle que portaient les techniciens qui travaillaient à l’aéroport. Et après le restaurant, je changeais de tenue et me dirigeais vers l’aéroport. J’entrai par les grillages, marchai un peu le long des pistes et me dirigeai vers les hangars. L’avion privé de Ramesh, je le connaissais bien, il était dans un petit hangar particulier. Je croisais plusieurs personnes en me dirigeant vers le hangar, mais ma tenue fit merveille. C’était étonnant comme dans un pays aussi protectionniste que les Etats-Unis à partir du moment où on a la tenue adéquate il est facile de s’introduire n’importe où. Je saluais les gens que je croisais et ils me rendaient mon salut. Pour m’amuser, je serrais même la main d’un agent de sécurité bedonnant et lui demandais une tasse de café. Devant mon attitude tout à fait normale, il ne remarqua même pas qu’il me manquait le badge de reconnaissance qu’utilisait l’aéroport.
J’évitai le garde qui se tenait devant la porte du hangar de Ramesh et passai par une fenêtre. La sécurité placée sur la fenêtre était très facile à circonvenir et cela ne me prit que quelques secondes pour m’introduire tranquillement dans le hangar. L’avantage d’un hangar sur un aéroport, c’est qu’ils sont obligés de limiter les systèmes de sécurité. Il y a bien trop de matériel sensible sur un aéroport pour se permettre le risque qu’une sécurité perturbe l’un de ces nombreux systèmes. Cela au risque d’une chute d’avion.
J’étais seul dans le hangar et je pus tranquillement installer ma bombe. Logiquement, arrivé à une certaine altitude, le détonateur connecté à un altimètre déclencherait la bombe. Puis boum !
J’en eus pour une petite heure pour l’installer dans un endroit discret de l’appareil. Je n’étais pas un grand spécialiste, mais je pensais que cela suffirait. Ensuite je ressortis tranquillement du hangar, puis de l’aéroport en repassant par le même chemin qu’à l’allée.
Dès le lendemain, je sortis de mes affaires une petite statuette du dieu Ganesh. C’était une petite statuette en argile du dieu à tête d’éléphant. Je trouvais qu’en la circonstance, c’était approprié. Parfois la mana nous joue de drôle de tours : c’était justement Ganesh, le dieu des activités intellectuelles que Ramesh priait en priorité. Cette statuette était un cadeau de ma mère pour mon premier contrat, elle était ancienne et valait sûrement une petite fortune. Mais son intérêt pour moi tenait plus dans le fait qu’elle était un réceptacle. Logiquement, je ne devais l’utiliser qu’en cas d’extrême nécessité, mais bon, je n’en étais plus à une règle près.
Je voulais faire un sort d’empoisonnement ce soir, et je n’avais pas assez de mana personnelle pour ça. Si en cassant le réceptacle j’arrivais à absorber la totalité de la mana contenue dans la statue, j’en aurais assez. Autrement, je n’utiliserait que mes poisons "naturels". Mais je préférais assurer le coup, un poison magique est toujours beaucoup plus difficile à contrer qu’un poison normal.
Je pris la statuette entre mes mains et d’un geste brusque, je la brisai. Je me concentrai intensément pour absorber la mana qui se dégageait. C’était pour moi presque la première fois que je pratiquais ce rituel. J’avais déjà fait un essai avec un autre réceptacle, mais celui-ci était bien moins puissant que la statuette. Et j’avais échoué. Je n’avais pu conserver la totalité de la puissance de ce petit réceptacle qu’une dizaine de minute au lieu d’une dizaine de jours. Ma mère m’avait rassuré en me disant que l’expérience vient avec l’habitude. C’était bien joli, mais dans le cas présent, il fallait absolument que je réussisse avec ce réceptacle puissant car il était trop faible pour faire ce que je souhaitais avec la moitié de sa puissance et je me voyais mal casser la statuette en plein milieu de ma cuisine avec Alice regardant par-dessus mon épaule.
Alors je me concentrais, me rappelant tous les exercices de yoga que j’avais pu faire avec mon père. Je me libérais de toutes les tensions extérieures et je faisais le vide dans mon esprit, me concentrant sur l’essence de ma respiration. Puis, cela vint, je sentis une onde d’énergie m’emplir, je sentis mes poumons expulser le trop plein d’air qui y était resté bloqué. Mes muscles se détendirent et je ressentis une onde de bien-être prendre possession de mon corps. Malgré toutes mes fautes et mon stress, j’y étais arrivé. Je sentais en moi pulser suffisamment de mana pour faire mon sort d’empoisonnement à deux personnes : le garde goûteur et Ramesh.
Par contre, je savais maintenant que les dés étaient lancés : une autre rencontre avec Ramesh n’aurait pas lieu avant la semaine prochaine. Je savais que ma race de dragon n’était pas particulièrement adaptée pour conserver la mana excédentaire plus de quelques jours, et si j’arrivais à la garder une semaine se serait déjà une chance formidable que je n’étais pas prêt à tenter. Ce soir serait la seule opportunité que j’aurais d’empoisonner Ramesh avec ce sortilège.
Puis enfin le samedi soir vint. J’étais extrêmement stressé et je parlais moins que d’habitude avec mes amis du restaurant. Mais contre toute attente, mon attitude avec Anita fut finalement bénéfique à mon projet. Quand le patron, croyant que je ne l’entendais pas, lui demanda ce que je pouvais bien avoir, elle lui répondit qu’il n’y avait pas de souci à avoir, que c’était seulement dû au stress de mes études liées à l’ouverture prochaine du nouveau restaurant. Il vint même me soutenir dans mon désarroi, m’assurant qu’il serait toujours derrière moi, qu’il ne voyait pas pourquoi mon talent disparaîtrait et que nous trouverions un moyen pour que je puisse assumer mes études. Je le remerciais et lui dis qu’il était bon avec moi, que je voyais en lui une sorte de père à qui je devais quasiment tout. Il partit avec un grand sourire sur le visage, entièrement rassuré sur mon humeur.
C’était un bon soir, le restaurant ne désemplissait pas et je dus même plusieurs fois être présenté à des clients pour qu’ils puissent me féliciter sur ma cuisine. J’écoutais les louanges avec une attention toute relative, surveillant les entrées et attendant l’arrivée de Ramesh. Les gens durent me prendre pour un grand timide car je ne répondais quasiment rien, j’écourtais les conversations en prétextant que ma présence en cuisine était indispensable si je voulais maintenir la qualité de ma cuisine.
Pourtant, c’est pendant un de ces courts intermèdes que Ramesh et sa clique arrivèrent. J’étais tellement stressé que j’avais même raté la visite de sécurité habituelle du premier garde. Décidément, cet assassinat était une vraie galère.
Ramesh vint directement vers moi, un grand sourire sur le visage, il s’excusa auprès des gens avec qui je parlais en prétextant que nous devions parler de l’ouverture du nouveau restaurant dont je serai le patron. Il me prit par les épaules et me serra contre lui. J’eus très très peur ! Les gardes s’agitèrent derrière lui. Je les vis immédiatement porter leur main à leur arme, et Alice intervint rapidement pour nous séparer. Je fis signe de tête à Alice que je comprenais son attitude un peu brusque et que je n’en lui voulais pas. Je remerciais abondamment Ramesh de la confiance qu’il avait en moi, mais comme avec les autres clients, je lui dis qu’il fallait vite que je retourne en cuisine. J’essayais de marcher normalement, mais Alice dû sentir ma tension et je l’entendis demander à Anita si j’avais un problème. Je ne pris pas la peine d’entendre sa réponse et me précipitais dans la cuisine.
Quelques minutes plus tard la commande de la table de Ramesh arriva. Comme d’habitude, il y avait une commande de quatre plats différents. Depuis le temps que j’étais dans ce restaurant, jamais ils n’avaient pris le même plat. Impossible normalement de deviner à l’avance qu’elle serait l’assiette de Ramesh. Mais maintenant, je commençais à connaître ses goûts. Cela faisait déjà quelques temps que je ne me trompais plus. C’était d’ailleurs une des raisons qui au début m’avait obligé à attendre pour tenter mon empoisonnement. J’aurais eu l’air fin si j’avais empoisonné un garde et pas ma cible.
Les boulettes de viande d’agneau en sauce, voilà quelle était sa commande. Un plat qui demandait normalement une vingtaine de minutes, avec du piment, de l’anis, de la cannelle, de la coriandre et beaucoup d’autres épices qui cacheraient aisément les différents poisons "naturels" que j’avais préparés. Nous étions dans un restaurant, aussi beaucoup de choses étaient déjà prêtes, je ne mis qu’une dizaine de minutes à faire le plat. A la fin, je lançais mon sort d’empoisonnement. Ce fut un stress énorme pour moi. Il est toujours possible de rater un sort. Et même si j’étais très entraîné à lancer celui-ci, qui était la spécialité de ma mère, il y avait toujours un risque d’échec. Mais je réussis !
Du coup je me détendis. C’était fait, ma seconde tentative d’assassinat était en marche. Cette fois-ci, un assassinat dans la plus grande tradition des dragons noirs.
Je posais l’assiette sur le comptoir et m’activais sur les autres préparations. Puis Anita vint prendre les plats pour les emmener à la table. En partant dans la salle, elle me sourit. Je lui rendis son sourire, bien que d’une manière un peu crispée.
Je la regardais poser les plats sur la table de Ramesh. Comme toujours elle dit un mot et Ramesh lui répondit en se frottant les mains. J’avais eu raison, les boulettes de viandes étaient bien pour lui.
Je savais qu’il fallait continuer à travailler et ainsi tourner le dos à la salle. Mais c’était plus fort que moi, je devais regarder. Je vis le goûteur plonger les doigts dans le plat de Ramesh et porter la nourriture à sa bouche. Il dit un mot et je vis Ramesh sourire comme un bienheureux. Celui-ci attrapa délicatement une boulette entre l’index et le pouce, puis commença à la porter vers sa bouche. Mais Alice veillait, il était trop tôt, il fallait attendre les deux trois minutes nécessaires pour voir si le goûteur ne subissait d’effets secondaires. Aussi, il posa sa main sur le bras de Ramesh, l’empêchant ainsi de poser la boulette dans sa bouche. Au grand dépit de Ramesh qui avait rarement droit à un plat brûlant. Jusque là, rien d’anormal. Logiquement, si je ne m’étais pas trompé dans mes calculs, les différents poisons n’agiraient pas avant cette période d’attente. Le temps passa lentement et je continuais à garder les yeux fixés sur la table d’une façon totalement anormale.
Et ce qui devait arriver arriva : Alice croisa mon regard. L’échange que nous eûmes ne dura qu’un instant infime, mais nous savions tous deux ce qui était en train de se passer. Il se leva prestement en disant quelques mots sous le regard étonné de ses amis et en sortant son arme de sous sa veste. Je devais partir sur-le-champ, tant pis pour mon empoisonnement. J’avais échoué, mais je tenais à rester en vie.
Pourtant, je ne pus détacher mon regard de la table. Il arrivait quelque chose au goûteur. Il se tenait à la table comme si elle tentait de l’écraser, se courbant en arrière dans le geste de la repousser. Je vis ses cheveux blanchir en un instant. D’un brun profond, ils passèrent à un argenté du plus bel effet. Sa peau se tendit sur ses pommettes et ses joues se creusèrent. Des rides apparurent sur tout son visage. Puis, il ouvrit la bouche dans une sorte de cri muet. Cela me permit de voir ses dents qui se déchaussaient une à une, sa lèvre qui se retroussait autour du trou noir qu’était maintenant sa bouche. Son visage devint semblable à une pomme flétrie, ses cheveux commencèrent à tomber sur ses épaules et finalement, il tomba tête première dans son assiette.
Tout cela ne prit que quelques secondes. Les secondes les plus longues de ma courte vie. Jamais je n’avais vu un tel phénomène. Mais je n’avais pas le temps d’analyser les événements sur place, je pris mes jambes à mon cou et courus comme un dératé vers la sortie de secours située au fond de la cuisine. Personne ne me regardait, sauf Anita. Elle avait les yeux grand ouvert et semblait vouloir m’appeler. Mais je détournai la tête et lui tournai le dos sans même un signe.
Une panique générale s’était déclarée dans le restaurant. Devant l’arme d’Alice tout le monde s’était levé et courait vers l’entrée du restaurant. C’est probablement la raison pour laquelle je ne fus pas poursuivi. Il régnait un tel chaos qu’il était impossible pour lui d’arriver jusqu’à moi sans marcher sur quelques clients paniqués. Cela, sans même prendre en compte l’étonnement qu’il y avait dû avoir à cause de l’étrange décomposition du garde. Je me précipitais en évitant l’endroit où je savais que se tenaient les deux voitures d’escortes. Je ne pouvais pas prendre ma voiture qui se trouvait près des gardes et de toute façon, elle était bien trop repérable. Aussi, je pris le premier bus du premier arrêt que je trouvais. Même si je ne savais pas où il allait, c’était toujours mieux que de rester dans les parages.
Et voilà, seconde tentative, second échec. Je commençais à penser que je n’étais pas fait pour ce métier. Le pire pour moi n’était pas tant l’échec que le regard d’Anita quand elle me vit sortir précipitamment du restaurant. J’avais tout gâché, mon futur métier et mon ancienne vie toute nouvelle. Enfin, il me restait encore une chance : si comme je le pensais Ramesh dans son obsession sécuritaire préférait quitter la région, il y avait de bonnes chances qu’il fasse boumm !
Je rentrais finalement à l’appartement de mon cousin au milieu de la nuit. Je pris de grandes précautions avant de m’approcher de ma porte. Je passais quasiment une heure à vérifier que personne ne surveillait l’endroit. Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il y ait quelqu’un, mais après les évènements bizarres de la soirée, je considérais que tout devenait possible. Mais il n’y avait personne.
Je ne pus dormir. La soirée au restaurant passait en boucle dans mon esprit. La réaction du garde était plus qu’étrange. Selon les poisons que j’avais utilisés, il aurait dû mourir à cause de l’enchantement, puis d’une paralysie des muscles respiratoires et enfin le muscle du cœur aurait dû lâcher. Mais tout cela devait se passer au bout de quelques minutes, et pas aussi vite. Pourtant, il était mort en quelques secondes et il avait semblé subir une sorte de vieillissement accéléré. Du moins, c’était ainsi que je voyais les choses : l’apparition des rides, les cheveux qui blanchissaient, puis les dents qui tombaient. Pour moi, tout ceci traduisait les symptômes d’un grand âge. Malgré tout, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans quand il était entré dans le restaurant.
J’avais éliminé les dragons et les êtres magiques. Je n’avais pas pris en compte les technomanciens. La raison en était très simple : pour éliminer un technomancien, il suffisait de filer son adresse et son nom sur un forum quelconque de The Claw et il y avait une multitude de volontaires pour l’assassiner. A la rigueur, on pouvait mettre une prime pour un alchimiste de haut niveau, mais jamais une somme telle que celle de mon contrat. Ou alors, c’était un technomancien ennemi qui avait envoyé le contrat. Savoir comment il avait eu accès aux indicatifs de The Claw et comment il avait trouvé l’adresse de mes parents restait un mystère.
Mais il restait une solution effrayante : j’avais affaires à une race inconnue, peut-être même des extra-terrestres. Après tout, j’étais moi-même un quarteron d’extra-terrestre. Pourquoi donc n’y aurait-il pas une autre race sur terre ?
C’est sur ces sinistres cogitations que je vis le soleil se lever par les persiennes de la fenêtre. Comme je n’arrivais pas à dormir, je sortis acheter des journaux. Si un homme de la stature de Ramesh, grand patron de l’industrie, venait à exploser en plein ciel, cela ferait très certainement les gros titres de la presse. Bien que j’espérais voir cet article nécrologique, je ne m’y attendais pas trop. J’avais eu trop de surprises la veille.
Je n’eus pas tort. D’article sur la mort de Ramesh en plein ciel, il n’y en eut point. Par contre, en première page s’étalait un article sur une catastrophe. Un petit restaurant à la mode du quartier indien avait brûlé cette nuit. On dénombrait une quinzaine de victimes. D’après l’article l’incendie s’était déclaré en fin de soirée, quand un homme avait sorti son arme, créant ainsi une panique généralisée. Selon les premières conclusions, le cuisinier aurait renversé de l’huile bouillante sur la gazinière, déclenchant immédiatement un incendie qui se répandit en quelques secondes. Quelques clients, ceux qui étaient proches des cuisines, celui qui avait sorti son arme, et tout le personnel du restaurant auraient été prisonniers des flammes et ils auraient péris carbonisés. Pour l’instant, la police pensait à un incendie accidentel, mais survenu après une tentative d’intimidation d’une mafia locale. Un drame du racket !
Suivait la liste des personnes mortes. Je vis mon nom et celui d’Anita.
Je m’écroulais en larmes. Par ma faute, Anita était morte. En tentant ce meurtre, je pensais qu’elle pourrait reconstruire sa vie, mais tout était fini. Il ne me restait plus rien, même pas l’espoir de faire quelque chose de bien pour quelqu’un que j’aimais.
Je passais le reste de la matinée à pleurer sur elle. Je ne pourrais même pas aller à son enterrement. Ramesh, je ne l’avais pas oublié : son nom n’était pas cité, ni celui d’Alice. Pourtant il y avait quinze noms et quinze morts. J’en connaissais six, Anita, mon patron, l’autre serveur, les deux cuisiniers et le mien. Tous les autres m’étaient inconnus.
J’essayais désespérément de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Il y avait une chose que je savais : je n’avais pas renversé d’huile sur le feu malgré ma fuite précipitée. Peut-être un des autres cuisiniers ? Pourtant, en visualisant la scène, je m’aperçus que les huit personnes supplémentaires pouvaient correspondre aux deux tables les plus proches de la cuisine. Autant dire, les deux tables qui étaient susceptibles d’avoir vu l’étrange phénomène du vieillissement accéléré du garde.
Dans mon esprit se montait le schéma de l’exécution de toutes les personnes qui pouvait être témoins de choses étranges, ainsi que de toutes les personnes qui pouvaient savoir que Ramesh était présent ce soir là. Je savais par expérience que seules les personnes côté cuisine pouvaient voir les visages de ceux se tenant à la table de Ramesh, ainsi que les employés du restaurant.
La dernière personne, celle qui était sans nom, devait être le fameux garde.
Ils avaient exécuté tout le monde, tous les témoins. Dont Anita. Si elle était morte c’était de ma faute. La seule sanction applicable pour moi était la Vendetta. Même si ainsi je respectais les traditions draconiques qui veulent que le meurtre d’une personne proche soit vengé, cela n’avait pour moi que peu d’importance. J’agirai pour moi, la vengeance serait à mon compte. En plus, je ne pouvais pas en parler à un membre de ma famille, ils auraient rigolé : une Vendetta pour une humaine, je devais être devenu fou.
Je ne savais toujours pas qui étaient exactement ces gens, mais cela n’avait plus d’importance : quels que soient les risques, je devais les tuer.
J’allais voir mon cousin dans sa maison. Il me regarda d’un air surpris, habituellement, je lui téléphonais et il venait me voir dans son appartement.
- Tu veux quoi ? me demanda-t-il.
- Il me faut des armes et encore du plastic. Le plus vite possible. En fait, il me faut le tout pour ce soir, dis-je d’un ton sinistre.
Il me regarda comme si je tombais de Mars.
- C’est tout ? Non, parce qu’en général on me siffle quand on veut me demander quelque chose. C’est dommage, mais tu n’as pas sifflé.
- Déconne pas ! Il me faut absolument de l’équipement, j’ai une Vendetta à accomplir, et si mes cibles bougent, je ne pourrais plus les avoir.
- Mon Dieu, c’est horrible ! dit-il en souriant. Mais je crois qu’il va falloir que tu te débrouilles tout seul. Ta mission, à mon avis, est partie en biberinne. J’en ai plus rien à foutre. Tu prends ton paquetage et tu te casses vite fait. Autrement, je vais me plaindre à mon père.
La colère monta brusquement en moi comme une vague. Sans réfléchir, je m’approchai rapidement de lui et donnai un violent coup de tibia dans son genou. Cela fit un fort bruit de craquement et le genou se plia vers l’intérieur d’une façon anormale. Le visage de mon cousin blanchit brusquement et il s’écroula à terre en geignant. Il se tint le genou en se tortillant au sol.
- Putain de merde, de connard de fils de pute ! me hurla-t-il. Mais bordel qu’est-ce que tu fous. Putain, ça fait mal. Mais t’es un vrai malade.
- Es-tu prêt à m’aider ou pas ? lui demandai-je poliment en le regardant de haut en bas.
- T’aider ? Putain tu peux courir connard. Et viens pas me faire chier avec tes parents. Casse-toi !
Je me mis à tourner autour de lui lentement, puis je marchai négligemment sur une de ses mains.
Une fois encore, il y eut un bruit de craquement.
- Putain, arrête ! Bon Dieu, arrête !
- Où puis-je trouver du matériel ? Réponds ou je continue. Personnellement, je n’ai plus rien à perdre.
Il leva vers moi son visage plein de larmes de douleur.
- Okay, okay ! Je n’ai que deux flingues dans le tiroir de ma table de nuit. Vas-y, sers-toi. Pour les explosifs, c’est pas possible, il me faut au moins deux trois jours.
- Merci, dis-je.
Et j’allais chercher les deux armes. En repassant devant lui, je lui mis un grand coup de pied dans la tête et il s’écroula derechef.
- N’oublie pas que tu n’es pas un assassin. Moi, oui ! Alors tu restes à mon service, finis-je. Souviens-toi que malgré ce que tu crois, tu n’es qu’un dragon noir de basse caste.
Puis je sortis en le laissant se traîner par terre à moitié sonné. J’avais été un peu sec, mais je savais qu’un simple sort de Guérison suffirait pour qu’il se remette en parfait état. Et je voulais qu’il ait peur de moi, ainsi il me laisserait en paix.
J’avais un plan. Un truc tout à fait bancal et dangereux. Mais c’était la seule solution que j’avais pour l’instant. J’allais attaquer Ramesh chez lui. Je voulais plus d’explosif pour faire sauter son appartement. Malheureusement, avec ce qu’il me restait j’allais devoir m’approcher dangereusement de lui. La charge de plastique qu’il me restait ne serait pas suffisante pour détruire les trois derniers étages de la tour. J’allais devoir placer la charge directement à son étage et de préférence près de lui.
Le reste de la journée, j’achetais un parachute dans un des nombreux magasins de sports extrêmes de Venice Beach. Puis j’allais dans un magasin de matériel électronique pour me rendre possesseur d’un dictaphone avec un micro. Et j’attendis la nuit en faisant une sieste dans mon appartement. Je ne revis pas mon cousin.
Le soir venu, je sortis de la ville et me dirigeais dans un endroit isolé. Là, je me transformai en dragon. J’avais entassé tout mon équipement dans un sac à dos que je transportais dans ma gueule. Puis, je pris mon envol. Cela faisait longtemps que je n’avais pris cette forme. Je ressentis à nouveau la joie de voler librement. Je dus monter en battant des ailes relativement fortement. Normalement, nous dragons volons, mais nous ne sommes pas vraiment ce que l’on pourrait appeler des oiseaux. Nous nous servons énormément des courants ascendants pour voler car même avec l’aide de la mana qui soutient notre corps, nous sommes un peu lourds. Nous ressemblons à de gros bourdons maladroits. Les seuls qui soient véritablement à l’aise dans les airs sont les serpents à plumes et les dragons féeriques. Alors je dus forcer pour monter assez haut dans les airs. Ce que j’allais faire serait normalement immédiatement sanctionné par les autres dragons : j’allais survoler la ville. C’est une action qui ne nous est pas vraiment interdite, mais étant données les lumières qu’une ville produit, cela nous était fortement déconseillé. Tant pis ! Je voulais atteindre le sommet de la tour de la Wand TV et j’étais prêt à prendre tous les risques.
A cause des tours et détours que je fis pour éviter au maximum les lumières, cela me prit quasiment deux heures pour arriver à l’aplomb de la tour. Je m’aperçus avec plaisir qu’à part la zone d’atterrissage de l’hélicoptère, le toit de la tour était plongé dans les ténèbres.
De là où j’étais, je pouvais me rendre compte qu’il n’y avait personne à coté de l’hélicoptère. Je descendis pour me poser dans un secteur peu éclairé. Alors que je me cabrai pour me ralentir et me poser délicatement sur le bord du toit, j’aperçus brièvement un scintillement au-dessus du toit. Inquiet, je repartis vers le haut et observai attentivement la zone que j’avais prévue pour mon atterrissage. En plissant les yeux, j’affinais ma vision nocturne. Il y avait quelque chose de bizarre sur ce toit. Je décidai de ralentir ma vitesse au maximum et de faire un passage à basse altitude, toujours en restant dans les zones d’ombres. Et là, j’aperçus enfin ce qui me perturbait : le toit était quadrillé d’élingues. De longs câbles d’acier soutenus par de gros poteaux métalliques courraient sur le toit. Impossible de se poser, sauf sur la zone éclairée de l’hélicoptère.
Au moins cela confirmait ce que je pensais déjà : Ramesh connaissait les dragons ! Si jamais j’essayais de me poser, les câbles me découperaient littéralement en rondelles. Je tournais sur la zone pendant quelques minutes en cherchant une zone moins protégée, mais finalement je dus admettre que celui qui avait conçu la protection connaissait son boulot. Sous ma forme draconique impossible d’atterrir ailleurs que sur la zone d’arrivée de l’hélicoptère.
J’avais un gros problème : j’avais mis deux heures au moins pour venir jusqu’ici sans risque. Et malheureusement, il ne me restait plus qu’une petite heure pour faire le chemin inverse. Si jamais je voulais faire machine arrière, ou je me posais sur un autre immeuble, avec tous les risques que cela comportait, ou je me crashai bêtement en pleine ville. Alors je choisis une troisième solution.
Je descendis au plus près des câbles, me cabrais dans les airs pour casser totalement ma vitesse et je me retransformai en humain. Je chutai brutalement sous ma forme humaine, mais j’avais bien calculé mon coup. Je tombai verticalement entre le treillage de câbles. La chute d’au moins trois mètres fut brutale, mais j’amortis mon arrivée en roulant au sol.
En redevenant humain, j’avais lâché mon sac et il roula près de moi. Je me relevais un peu clopin-clopant, ma cheville était douloureuse, mais je ne pensais pas quelle soit cassée ou foulée. Je me rhabillais rapidement avec les affaires qui étaient dans mon sac.
Bon, ben voilà, j’étais sur le toit. Je repérais sans problèmes une sortie du système d’aération de l’immeuble. Sans aucun souci je débranchai le système d’alarme qui y était connecté. Un simple système par contact. Puis je dévissai la grille d’entrée. Puis, je me glissai dans les conduits.
Je devais faire extrêmement attention à ne pas faire de bruit dans ces satanés conduits métalliques tout en prenant garde à d’éventuels systèmes de sécurité. Je devais particulièrement faire gaffe à mon parachute qui était accroché à une de mes jambes et que je traînais derrière moi. Toutes les pièces métalliques de mon équipement étaient emballées dans de la mousse pour éviter d’éventuels cliquetis et j’avais renforcé la protection de mes coudes et genoux avec des bouts de tapis de sol. Ma tenue n’était pas très pratique, chaude et inconfortable, mais au moins elle ne générait pas de bruits intempestifs.
J’avais fait une estimation des conduites qui m’intéressaient grâce au plan fourni par les Gremlins, mais je me perdis quand même dans le véritable labyrinthe que constituaient les conduites. Je dus démonter des filtres, des grilles de protection, débrancher quelques légers systèmes de sécurité. Pour l’instant je ne circulais qu’au niveau de plafond du dernier étage.
Grâce à Dieu, j’étais très mince. Et pourtant, malgré ma relative maigreur, je dus plusieurs fois me contorsionner dans tous les sens pour pouvoir m’introduire dans certaines conduites. Grâce au yoga que j’avais assidûment pratiqué, je pouvais désarticuler la plupart de mes articulations et cela me servi beaucoup pour prendre certains virages.
En partant du principe logique que Ramesh se trouvait entre deux étages habités par ses gardes, je devait prendre le risque de m’infiltrer dans des conduites verticales. Pour une fois, l’étroitesse des lieux me servit : le frottement m’aidais à me maintenir pour ne pas glisser jusqu’aux sous-sols de l’immeuble.
Arrivé à ce que j’estimais être le niveau du plancher du dernier étage, je m’aperçus que descendre encore impliquait de rencontrer des systèmes de sécurité par laser. Si je voulais encore descendre pour dépasser le dernier étage, je déclencherais une alarme. Et comme je n’avais pas le matériel adéquat pour débrancher ce type de protection, sans parler de l’inconfort des lieux qui n’aidait pas, je choisis de rester à ce niveau.
Impossible pour moi de descendre. Mon souci était que je n’avais pas suffisamment d’explosif pour atteindre à coup sûr ma cible. Alors je repartis en sens inverse et me mis à tourner autour du dernier étage dans l’espoir d’entendre la voix de Ramesh.
En tout, mon gymkhana dans les conduites me prit bien trois heures. J’étais crevé, suant et je commençais à me dire que j’avais une fois de plus fait un flop.
A la base, je comptais me baser sur ce que j’entendais dans les appartements pour me diriger, mais à ma grande surprise je n’entendais pas grand chose. Je n’avais qu’une certitude, il y avait des gens dans les appartements du dernier étage. Mais ils ne parlaient pas. Je pouvais les entendre bouger, mais ils n’émirent pas une seule parole. C’était très certainement ces étranges gardes du corps. Ces êtres mi-hommes mi-machines ne devaient pas parler entre elles, conformes à l’idée que je me faisais de leur inhumanité.
Au moment où je commençais à désespérer, j’entendis la voix de Ramesh sortir d’une conduite verticale. En me désarticulant les épaules, j’aurais pu m’y introduire, mais non seulement je ne voyais pas où elle conduisait, mais en plus je pouvais voir des faisceaux laser qui en coupaient l’accès. Je touchais au but, mais malheureusement le son déformé qui me parvenait ne me permettait pas de bien comprendre ce qui se disait.
Alors je sortis mon dictaphone et l’allumai. Ensuite je mis un petit casque avec des écouteurs sur mes oreilles, puis je descendis délicatement l’appareil en le tenant par le fil électrique que j’avais rallongé. Je fis bien attention à ne pas couper les faisceaux laser et laissais descendre l’engin.
On peut être surpris par le "bidouillage" de ma méthode, mais j’étais parti du principe qu’un tel paranoïaque devait avoir un moyen de brouiller ou entendre les signaux radios. Au moins, avec ce système étrange, je n’avais pas de souci.
Et enfin, j’entendis ce qui se disait.
- . . .et maintenant Alice est en train de discuter avec Evelyn.
C’était une des voix atones et mécaniques d’un des gardes.
- D’accord, mais qu’est-ce qu’elle fait ? J’ai essayé de la contacter toute la journée. Retranscrivez-moi la conversation, demanda la voix de Ramesh.
- Bien monsieur !
Et là je fus envahi par la stupeur quand une voix féminine s’exprima. Une voix particulièrement désagréable d’ailleurs. Un ton très aigu, perçant, limite criard, une sorte de grincement de porte mal huilée.
- Oui, qu’est-ce que vous voulez encore, Alice ? dit cette voix de femme d’un ton agressif.
- Madame, je l’ai déjà précisé à Evelyn. Nous avons un tueur sur le dos. . .au moins un.
C’était l’exacte voix d’Alice. Pourtant, d’après ce que j’avais compris, il ne se trouvait pas dans la pièce.
- Oui, j’ai compris, je ne suis pas stupide. J’en ai rien à foutre. Ici, c’est l’apocalypse. Monitor a repéré un dégagement de Mana totalement aberrant en Amazonie, alors ne venez pas me faire chier à cause d’un petit assassin. Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir des problèmes. Moi, ici, je dois gérer des dizaines de scientifiques en folie, qui se battent pour avoir en premier les données envoyées par le satellite. En plus, Ramesh devrait être ici. Qu’il soit absent est inadmissible. Alors débrouillez-vous, c’est vous le garde du corps. Qu’il aille se faire enculer ce con qui n’est jamais là quand on a besoin de lui. . .
- Cessez donc d’utiliser votre pouvoir, dit brutalement la voix de Ramesh. Ce n’est pas la peine de vieillir pour ça. Donnez-moi seulement un compte-rendu.
C’était hallucinant, apparemment le garde avait le pouvoir de reproduire exactement les voix qu’il avait entendues, intonations comprises. Et apparemment, l’utilisation de cette capacité le faisait vieillir. Ce qui me rappela l’étrange réaction du garde du corps quand il avait goûté mon plat empoisonné. Aussi bien, il avait le pouvoir de résister aux poisons, d’où son rôle de goûteur, mais vu la puissance des poisons que j’avais employés, l’utilisation de son pouvoir l’avait fait mourir de vieillesse. Décidément, je n’arrivais à empoisonner personne. Ça la foutait mal pour un dragon noir.
Par contre la conversation révélait de nombreuses choses. D’abord que Ramesh Bramhan n’était pas le patron, du moins, le vrai patron. Si jamais c’était effectivement le cas, quand on voyait ce qu’il gérait, on pouvait imaginer que l’organisation qui était derrière était absolument énorme. Ensuite, ils parlaient de Mana, avec un système quelconque permettant de la repérer. C’était tout à la fois fascinant et effrayant. Et surtout je ne savais absolument pas qui pouvaient être ces personnes. A la rigueur, les seules idées qui me venaient en tête étaient que c’était soit le gouvernement, soit que des technomanciens possédant une structure bien plus grosse que tout ce que l’on avait imaginé jusqu’ici. Mais de toute façon, c’était particulièrement inquiétant.
- Bien, monsieur.
Et il reprit l’étrange conversation avec sa voix atone.
- "Justement, madame, il souhaiterait venir dans le Nevada. Comme ça il pourra vous être utile et il se mettra à l’abri.
- Gros con ! Stupide débile ! Je vous emmerde, cria la voix. Vous m’avez dis qu’il y avait une bombe dans son avion. Aussi bien, il est en permanence suivis. Il est absolument hors de question que ce débile profond vienne ici. Et puis merde, j’en ai rien à foutre, vous n’avez qu’à le planquer à l’Abattoir. L’équipe du Labo s’occupera de sa protection si vous êtes incapables de faire votre boulot. Et puis, merde, je vous passe Evelyn, débrouillez-vous avec lui. Moi, j’ai du travail."
- Voilà, c’est tout monsieur, ensuite Alice m’a demandé de venir faire mon rapport. Il continue de discuter avec Evelyn, finit l’atone voix.
- Je constate qu’elle est toujours aussi charmante, remarqua Ramesh. A-t-elle donné d’autres informations sur ce dégagement de Mana ?
- Non, monsieur.
Conversation fort intéressante, mais franchement ma position dans la conduite d’aération devenait absolument désagréable. Je sentais la transpiration qui collait mes vêtements dans mon dos, des gouttes de sueur perlaient au bout de mon nez et je commençais à avoir des crampes à force de rester immobile dans cette inconfortable position.
Je finissais par avoir une estimation de la distance qu’il y avait entre ma cible et moi. Je ne savais pas si la charge de plastique en ma possession serait suffisante pour atteindre Ramesh, mais j’estimais qu’il fallait tenter le coup. Et puis j’en avais ras-le-bol de rester bloqué dans ces gaines d’aération.
Aussi, je mis le fil électrique de mon dictaphone entre les dents et commençais à me tortiller dans tous les sens pour atteindre mon sac qui traînait derrière moi. C’était infernal, dès que je bougeais des élancements de douleur parcouraient mon corps de haut en bas. Je réussis tout de même à me saisir de la charge de plastique. J’y plantai un détonateur et l’emmaillotai avec de la ficelle. Il ne me restait plus qu’à faire descendre le pain de plastique au niveau du dictaphone et à partir, quand j’entendis la voix d’Alice.
- Bon, monsieur, ça y est ! Nous nous sommes arrangés avec Evelyn. Nous partons à l’Abattoir.
- C’est ce que j’ai cru comprendre, répondit Ramesh. Par contre, je ne comprends pas l’utilité de faire ça. Nous sommes parfaitement en sécurité ici.
- En fait, continua Alice d’une voix hésitante, c’est le dernier ordre de Khatleen. Et après avoir discuté avec Evelyn, nous pensons qu’effectivement c’est la meilleure solution.
- Mais enfin, je ne comprends pas. Nous en avons discuté : nous sommes d’accord sur le fait que c’est une tentative isolée d’un jeune dragon. Il ne doit même pas savoir à qui il s’attaque, autrement il n’aurait pas essayé de me tuer mais de me capturer. Je ne vois pas ce qu’il y a à craindre de lui en restant ici.
- Un jeune dragon, peut-être. Mais il est bien organisé, il a pris le temps de bien étudier sa cible, de repérer tous les lieux que nous fréquentons. Je suis à peu près certain que c’était lui le clochard qui est intervenu il y a quelques mois, justement le jour où j’étais absent. Je préfère personnellement aller dans un endroit qu’il ne connaît pas. Il reste toujours possible qu’il ait trouvé le moyen de vous atteindre ici-même. . .. Et puis. . .en fait monsieur, je ne vous laisse pas le choix.
Ramesh se mit à rire.
- Des fois, vous et Evelyn me faites penser à des sortes de Devas protecteurs. Vous savez que vous êtes franchement étranges ?
- Je ne vois pas vraiment de quoi vous parlez, monsieur. Mais si un Devas est une sorte d’ange gardien, c’est effectivement comme cela que nous nous appelons entre nous, Evelyn et moi, monsieur, répondit Alice en riant.
- En parlant de personne étrange, monsieur, Saul est envoyé pour chasser ce jeune dragon, reprit Alice. C’est un ordre de Kathleen.
- Saul ? Mais pourquoi Saul ? Croyez-vous vraiment que c’est bien la peine d’arriver à de telles extrémités ? demanda Ramesh
- Je ne sais pas. Mais de toute façon nous n’y pouvons rien.
- Bien, mais il faudra absolument lui signaler que nous voulons notre jeune inconnu vivant. Il est absolument hors de question qu’il ne le tue, nous devons l’interroger pour savoir qui l’envoie et ce qu’il sait.
Tiens donc ? J’allais devenir la proie. Et apparemment le chasseur était lui aussi dangereux. Ce n’était pas bien grave, d’ici peu je serai parti de cette ville.
Bien, je n’avais plus qu’à placer la charge, régler le détonateur sur une trentaine de minutes et partir. Avec un peu de chance, ils ne seraient pas partis d’ici là. J’allais remonter le dictaphone quand j’entendis une inquiétante remarque.
- Qu’est-ce qu’il y a, Alice ? interrogea Ramesh.
- Je ne sais pas exactement, monsieur, mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec l’aération.
Bon sang, mais comment faisait-il ? J’étais totalement, absolument certain que je n’avais pas fait de bruit supplémentaire permettant de me découvrir. J’étais dans une panade épouvantable.
- Quoi ?
- Je ne sais pas exactement, mais je crois qu’il va falloir que l’on vérifie tout ça. Vous connaissez mon sixième sens pour ce genre de chose. Vous pouvez me faire confiance, il y a quelque chose qui ne va pas avec la climatisation. Je fais envoyer immédiatement un Eph sur le toit.
Bon, j’étais foutu. Même si je ne savais pas du tout ce qu’était un Eph, je pensais que c’était mauvais. Je revis mentalement mes courts instants de bonheur avec Anita et je pris une décision rédhibitoire : je lâchai le fil que je tenais entre les dents, je me saisis de mes deux pistolets et je tendis les bras en avant en me déboîtant les épaules. Cela peut sembler impossible à faire comme ça, mais grâce au yoga j’étais apte à faire sortir les têtes de mes humérus de leur logement simplement en bandant les muscles de mes bras, ceci me permettant de gagner quelques centimètres sur ma largeur d’épaule.
Le dictaphone fit un boucan infernal en tombant dans la conduite, et j’entendis de nombreux coup de feu en contrebas. Ils devaient vider leurs chargeurs sur le bruit, sans trop savoir sur quoi ils tiraient. Je trouvais ceci surprenant de la part d’une personne comme Alice, mais cela m’arrangeait.
Je glissais mes bras dans la gaine verticale et en poussant avec les genoux, je me glissais en entier dans la conduite.
Les parois métalliques lisses n’offraient que peu de frottements, aussi je pris rapidement de la vitesse et je me mis à descendre comme dans un toboggan.
Les tirs continuaient en-dessous, mais j’étais parti et ne pouvais plus m’arrêter. Je dus chuter d’une dizaine de mètres avant de sentir que la paroi se relevait. Comme je l’espérais, la conduite faisait un coude et devait déboucher sur une grille d’aération directement dans l’appartement. Bien que le virage m’écrasa le dos, je ralentis à peine et percutais de plein fouet une légère grille d’aération avec les coudes. D’ailleurs, confirmant mon impression première, la grille était déjà à moitié bousillée à cause des impacts de balle. La vitesse que j’avais acquise lors de la descente me permit de défoncer sans difficulté ce qui restait de la grille et je fus littéralement éjecté de la conduite comme un bouchon de champagne.
Pendant mon envol sur deux trois mètres, je pus jeter un bref coup d’œil sur ce qui se passait dans l’appartement. Je vis tout d’abord le plafond, puisque j’étais sur le dos. Alice était en train de pousser Ramesh par une lourde porte en bois à double battant, un garde se tenait devant eux et tentait de recharger son arme, un autre garde sur la gauche venait de jeter son pistolet mitrailleur et me regardait voler.
Avant même d’atterrir, je tirais quelques balles en direction de Ramesh avec mes deux armes. Mais le garde posté devant eux encaissa les tirs. C’est à peine s’il parut remarquer les impacts. Le seul effet visible de mon action fut sur sa tête, une des balles le toucha en plein front et celui-ci parut s’étoiler comme s’il était en verre, mais je vis distinctement la balle s’écraser dessus sans plus d’effet.
L’adrénaline qui courrait dans mon sang semblait ralentir le temps. Je percevais avec une grande précision mon environnement. J’atterris sur une épaisse moquette verte et roulais pour me retrouver quasiment instantanément debout, braquant un pistolet sur le garde de droite et l’autre sur celui qui protégeait la porte. Je me retrouvais au milieu d’une sorte de grand bureau avec beaucoup de boiserie indienne, avec notamment des illustrations du Kama Soutra qui devaient être très ancienne. Il y avait une grande baie vitrée avec devant un superbe bureau ancien en bois et des étagères quasiment sur tout le reste des murs. J’étais sorti à hauteur d’homme entre deux armoires anciennes de style indien.
La porte à double battant se referma sur Ramesh et Alice. Je continuais à tirer sur le garde de devant de la main gauche, et bien qu’il paraisse toujours encaisser mes tirs sans soucis, il se mettait à vieillir une fois de plus à grande vitesse. Simultanément je tentais d’allumer avec mon autre main le garde de droite. Si le garde de la porte ne bougeait pas, à ma grande, très grande, surprise le garde de droite bondit comme un animal au plafond et s’y colla en tombant à l’envers à quatre pattes. Un peu comme si la gravité était pour lui inversée.
Puis il se mit à courir à quatre pattes au-dessus de moi pendant que je vidai mon chargeur sur lui.
Je l’ai déjà dit, je ne suis pas un grand tireur, et utiliser deux armes simultanément sur des cibles mouvantes et différentes est excessivement difficile, aussi je concentrais mon attention sur le garde de la porte. Si lui, je le touchai très régulièrement, suivre le déplacement de l’autre qui me courait par-dessus la tête me fut impossible et je le ratais copieusement.
A ma dernière balle, le garde de la porte finit par tomber en poussière devant moi, toujours ce même phénomène étrange de vieillissement accéléré !
Par contre, le lézard qui m’était passé au-dessus venait de sortir deux sabres décoratifs courbes d’origine indienne d’un support en bois vernis posé sur une étagère. Même si la dorure et les manches en ivoire plus jade montraient bien le coté peu utile de ces armes, elles devaient couper comme de vraies armes. Bien sûr, il fit tout cela sans jamais descendre de son plafond. Il se tenait maintenant uniquement par les pieds au plafond. C’était très étrange de voir cet homme marchant au plafond, la tête en bas et qui s’avançait vers moi en tenant un sabre dans la main droite et l’autre dans la main gauche.
N’ayant plus de balle à lui tirer dessus, je saisis la poignée de mon épée à trois bandes et tirais dessus comme sur une ceinture que l’on enlève. Dans le même mouvement, j’en profitai pour trancher la corde qui me reliait au sac à dos qui m’avait suivi dans ma chute, et qui maintenant, risquait de me gêner contre cet adversaire étrange.
Je me mis à faire tournoyer mon arme autour de moi, préférant pour l’instant ériger une barrière d’acier pour empêcher cette anomalie de m’approcher. C’était une grande première pour moi que d’affronter ce type d’adversaire à l’envers et je préférais l’étudier un peu avant de me lancer à corps perdu dans un combat inédit.
Il se déplaçait lentement autour de moi, et je vis qu’il faisait bien attention à avoir toujours un pied en contact avec le plafond : donc il n’inversait pas la gravité, il collait tout bonnement. C’était un énorme avantage pour moi, cela gênait considérablement ses déplacements. Ma surprise passée, je m’aperçus que malgré mes hésitations, il fallait absolument que je passe à l’attaque, il lui suffisait d’attendre tranquillement hors de portée jusqu’à ce que du renfort arrive et là, je serais cuit.
Alors j’attaquai. A l’encontre de ce que j’attendais, en esquivant, il ne tomba pas au sol, mais bondit sur un mur proche et atterrit à l’horizontal. Il était maintenant perpendiculaire à moi. C’était très éprouvant de se battre contre ce truc. Cela changeait toutes mes habitudes et m’obligeait à envisager le combat en trois dimensions. Ensuite il sauta à "l’horizontal" et après une vrille atterrit enfin sur le plancher, se tenant enfin "normalement".
Je ne savais qu’une chose de mon adversaire, il était particulièrement leste, peut-être autant que moi. Je le réattaquai immédiatement et il esquiva cette fois-ci mon assaut en faisant une série de salto arrière. Je le suivis dans cette série de sauts en essayant de l’atteindre, mais il était bougrement rapide. J’étais surpris par cette agilité surnaturelle, mais il fallait absolument que je le coince quelque part. Et vite !
Finalement la série de salto s’arrêta, mais il se retrouvait à nouveau les pieds en l’air, collé au plafond. Il se remit instantanément à courir et passa au-dessus de moi en fauchant l’air avec un sabre. Surpris par sa manœuvre, je ne pus esquiver totalement le coup et il entailla légèrement mon épaule. Je n’avais eu que le temps de pencher la tête, mais cela fut suffisant pour éviter qu’elle ne soit coupée en deux dans le sens de la longueur. Dès qu’il me dépassa, je tranchai à l’horizontal avec mon épée en pivotant sur moi-même. Il avait mis son autre sabre en parade, mais c’était sans compter avec la souplesse de mes lames. Elles se courbèrent autour de la lame courbe et fouettèrent son bras de leurs pointes, tranchant quasiment entièrement le biceps du bras. Sous l’effet de la douleur, il se décolla du plafond en lâchant son arme. Mais il fit tout de même une culbute qui lui permit de retomber sur ses deux pieds. Un vrai chat !
Poussant mon avantage, je fonçai sur lui en faisant claquer mon épée comme un fouet. Il n’eut que le temps de commencer à se retourner vers moi en tentant d’interposer son dernier sabre. Et une fois encore, la souplesse de mes lames me permit de contourner la lame. Je frappai au niveau de la gorge et les lames parurent simplement l’effleurer avant de se retirer. Mais un triple sillon de sang apparut sur sa gorge et un flot de liquide vermillon gicla. Sa tête bascula en arrière, révélant un triple sourire de chair, puis il tomba lourdement sur le dos. Mes lames avaient carrément sectionné jusqu’aux vertèbres cervicales, coupant la moelle épinière et le tuant instantanément.
Je pris le temps de jeter un œil sur le cadavre en allant ramasser mon sac à dos. Lui aussi avait vieilli, il semblait avoir pris quarante ans en quelques instants. Manifestement, les pouvoirs qu’il avait utilisés pour grimper aux murs et pour avoir cette agilité surnaturelle l’avaient fait prématurément vieillir.
En m’équipant de mon parachute, je me dis que cela avait été un très étrange combat : celui de quelqu’un qui combattait un phénomène de foire ayant les pouvoirs d’un lézard et lui-même combattant contre une épée d’un type inconnu. Heureusement d’ailleurs que j’avais utilisé cette épée. Mon adversaire avait été très perturbé par les réactions inhabituelles de mon arme. Avec une arme classique et rigide, le combat aurait été beaucoup plus difficile pour moi.
Il m’était devenu impossible de poursuivre Ramesh dans l’immeuble, j’avais pris trop de retard. J’allai à la baie vitrée et envoyai le fauteuil du bureau dedans. Bien que je m’y attende, je constatai avec inquiétude que la baie encaissait le choc sans problème. Il était normal qu’à une telle hauteur les vitres soient incassables, mais cela ne m’arrangeait pas du tout. J’avais prévu de sauter en parachute en faisant du base-jump, mais cela devenait impossible. Je ramassai une de mes armes qui traînait, la rechargeai et tirai dans la baie vitrée. Là, je fus réellement désagréablement surpris : elle était blindée. Je ne pouvais plus sortir de cet appartement et j’étais pris par au moins cinq gardes, tous probablement aussi étranges que ceux que j’avais déjà rencontrés.
Je n’avais rien d’autre à faire que de tourner en rond tout en réfléchissant à la façon dont je pourrais bien me sortir de ce pétrin. Le plastique était resté dans la gaine d’aération, ce qui était bien dommage, autrement j’aurais pu faire éclater cette satanée vitre.
La porte s’ouvrit doucement et Alice apparut. Il referma la porte derrière lui. Il avait enlevé sa veste et ne portait qu’une chemise blanche. Il tenait à la main une hache Naga, un Dao, une arme indienne. Elle était constituée d’une lourde lame à un seul tranchant plus ou moins en forme de hachoir avec une sorte de plumeau en poils à l’autre bout du manche. C’était une arme redoutable dans les mains d’un expert, elle se maniait à deux mains et était traditionnellement utilisée par les chasseurs de tête de l’Assam.
Voyant que j’observais sa hache, Alice répondit à mon interrogation silencieuse.
- Ne t’inquiète pas, je sais très bien l’utiliser. A force de fréquenter mon patron, j’ai appris à utiliser toutes les armes indiennes.
- Vous voulez quoi ? demandai-je.
- Je te laisse le choix. Comme je t’aime bien, tu as la possibilité de te rendre. Bien sûr il faudra que tu nous donnes toutes les informations en ta possession. Autrement. . .
- Vous savez très bien que je ne peux pas. Je suis un dragon noir, je me dois de respecter mon contrat. Cela est, je pense, quelque chose que vous comprenez très bien.
- Effectivement, et cela t’honore. Mais sincèrement, tu ne serais pas le premier dragon noir à devenir rebelle, dit-il avec un sourire.
- En plus, vous avez abattu Anita, et toutes les personnes du restaurant. Je considère qu’il y a vendetta.
- Vendetta ? Bien ! mais tu sais que tu es en grande partie responsable de leur mort. Alors te rends-tu et coopères-tu ou devrons-nous combattre ? Si tu acceptes, je te garantis une vie dorée. Nous ne ferons rien contre toi et ta vie sera pleine de joie.
Je ne répondis pas et me mis en posture de garde. Il parut légèrement déçu, mais se mit aussi en garde. Je savais qu’il était un homme dangereux, mais je pensais que j’étais meilleur que lui. En plus, il devait être comme les autres : si le combat durait assez longtemps, il vieillirait.
Le combat commença lentement, aucun de nous ne se jeta directement dans la bataille. Nous préférions l’un et l’autre nous jauger avant de véritablement commencer. Une fois les premières passes d’armes passées, je sus qu’il ne serait pas surpris comme les gardes précédents par l’étrangeté de mon épée. Par contre, je savais que j’étais plus rapide et beaucoup plus agile que lui. Mais il compensait ce désavantage par une plus grande technique et une plus grande force, une force surhumaine.
Une fois cette estimation faite, je me lançai vraiment dans le combat et me mis à attaquer en faisant tournoyer mon épée. Au début, il se contenta de faire des parades à l’aide de sa hache. Et à ce jeu là, il était réellement très très bon.
Voyant que je n’arrivais pas à passer sa défense, je lui laissai l’opportunité de m’attaquer. Je prenais un gros risque car mon arme ne pouvait être utilisée en parade à cause de sa souplesse, donc je ne devais compter que sur mon agilité et ma souplesse pour esquiver ses coups. Je me mis à rouler et sauter dans tous les sens pour éviter la lame et je profitais de mes acrobaties pour essayer de le frapper en simultané avec mon épée. Mais il n’attaquait pas vraiment, jamais il ne me donna l’ouverture qui me permettrait de le toucher. Nous restions en fait tous les deux sur la défensive. Au bout de cinq minutes passées à nous éviter réciproquement, il rompit le combat et s’éloigna hors de portée.
- C’est vrai que tu es bon. Ça, je dois bien l’admettre.
- Merci, répondis-je. Vous n’êtes pas mauvais vous-même.
- Mais tu fais une erreur, tu attends quelque chose et je ne sais pas quoi, peux-tu m’expliquer ?
- J’attends que vous vieillissiez. Comme vos compagnons.
Il partit d’un gros éclat de rire.
- Effectivement, tu te trompes. Je ne suis pas un Ephémère, je ne vieillirai pas.
- Dommage. Mais j’ai l’avantage, vous ne voulez pas me tuer, signalai-je.
- C’est vrai, confirma-t-il. Mais si j’ai vraiment du mal à te maîtriser, je n’aurai pas le choix. Je te laisse une dernière chance de te rendre.
- Désolé ! Conclus-je.
Il me regarda en haussant les épaules, puis il leva une manche de sa chemise à la bouche et croqua le bouton de manchette. Il fit de même avec son autre bras. Je ne savais pas ce qu’il faisait, peut-être une sorte de rituel étrange. Mais il se mit à mâcher les deux boutons qu’il avait arrachés. Ça devenait clair, et j’étais de plus en plus dans la mouise : c’était un alchimiste et il avait probablement absorbé un produit contenu dans ses boutons.
Effectivement, il se remit à m’attaquer. Mais cette fois-ci, il était aussi agile et rapide que moi. Je n’avais plus aucun avantage, j’étais même en grande difficulté. J’aurai donné mon royaume pour avoir le petit bouclier traditionnel du Kalary : avec mon épée, impossible de parer et mon agilité ne suffisait plus. Je dus reculer sous les coups de mon adversaire. Heureusement qu’il ne voulait pas me tuer, parce qu’autrement je serai déjà mort.
Puis, j’eus une idée lumineuse. Il était meilleur que moi, et si jamais il décidait de m’abattre j’étais foutu. En plus, je commençais carrément à fatiguer, alors qu’Alice semblait être toujours en grande forme. Alors je me mis à diriger ma retraite, reculant vers la baie vitrée. Le bureau me gêna, mais je fis simplement un salto par-dessus pour l’éviter. Je me retrouvai dos à la vitre. Je fis une fausse attaque pour créer une ouverture dans ma défense. Il plongea dans le piège et son arme fut plus rapide que la mienne, mais je savais qu’il allait faire ce type d’attaque à cause de l’ouverture que j’avais laissée. J’esquivais facilement le coup avec un petit saut sur le coté car je l’avais anticipé et même provoqué. La lame de la hache percuta la vitre à pleine vitesse. Je comptais sur la force surhumaine d’Alice pour faire le travail que les balles n’avaient pu accomplir. Et j’avais eu raison !
Dans un grand "blang" la hache butta sur la vitre qui s’effondra sur elle-même, s’écroulant en plusieurs milliers de tout petit fragments.
Je jetai un clin d’œil à Alice et sautai précipitamment par l’ouverture qu’il m’avait donnée. En sautant je l’entendis dire une dernière phrase : "Bien joué !".
Je me retrouvais dans les airs, en pleine nuit. Je saisis rapidement le haut de mon parachute et le déployai dans les airs. Je n’étais pas du tout un expert dans la manipulation du parachute, mais de par mon expérience en vol grâce à mes capacités draconiques, j’avais un sens quasiment inné des courants d’air. Le choc de l’ouverture du parachute me coupa quelques instants le souffle, mais je repris aisément le contrôle de mes suspentes et pus diriger ma chute. Je n’avais certainement pas le style d’un professionnel, mais entre mon habitude du vol et mon agilité, j’arrivais plus ou moins à diriger ma descente.
Je descendis tranquillement vers le sol dans une nuit presque noire. Heureusement que la ville était bien éclairée la nuit parce que sinon j’aurais atterri complètement en aveugle. Et avec tous les câbles et autres bricoles qui traînaient dans les airs, cela aurait été suicidaire. Mais ça allait.
J’atterris le plus loin possible de l’immeuble et posai le pied en plein milieu d’une grande avenue. Il était tard, et peu de voiture circulait. Je ne fus pris que dans les phares d’une Dodge qui m’évita facilement.
Pendant que j’enlevais aussi vite que possible mon parachute, je vis un bras sortir de la Dodge pour me faire un bras d’honneur. Je jetai un rapide coup d’œil du coté de l’immeuble de la Wand TV pour vérifier que personne n’en sortait pour me poursuivre. Comme je ne vis personne, je ne m’inquiétais pas plus que ça. J’avais de nombreux secrets, mais manifestement, ils en avaient encore plus que moi. Nous n’allions pas engager un combat en pleine rue.
|
|
|