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Chapitre 8
Et j’avais raison. Si pendant la semaine d’essai, je n’eus droit qu’à servir les clients de passage, les félicitations qui pleuvaient sur la qualité de mes plats firent que je fus définitivement embauché. Enfin, je serais autorisé à servir la clientèle d’habitués qui fréquentait l’établissement.
Dans le mois qui suivit, à chaque fois qu’un habitué se présentait pour dîner, le patron me présentait à lui, faisant des éloges dithyrambiques sur la qualité de ma cuisine. Et en plus, il ne mentait pas. J’étais vraiment bon. Meilleur même que ce que je pensais. D’après les clients, ma cuisine leur rappelait le pays, et à chaque bouchée les larmes leurs montaient aux yeux à cause de la nostalgie que je suscitais chez eux.
Finalement, j’arrivais à mon but, je fus présenté à Ramesh. Cela se fit avec un lourd cérémoniel. D’après ce que je compris, Ramesh était la personne qui avait permis au restaurant d’exister. C’était un puissant industriel d’origine indienne que les affaires obligeaient à travailler sur les Etats-Unis. Regrettant la cuisine de son pays, qui était sans commune mesure avec les hamburgers américains, il avança un agréable capital à mon patron pour qu’il ouvre ce restaurant. Même si je savais que ma cible était paranoïaque, je fus tout de même étonné : même là, il gardait le contrôle. Evidemment, à cause de cette relation entre mon patron et Ramesh, celui-ci pouvait quasiment demander n’importe quoi. Ce qu’il ne se priva pas de faire. Avant de goûter un de mes plats, il demanda à ce qu’un de ses gardes du corps ait un entretien avec moi, et qu’après vérification, Ramesh accepterait de manger mes plats.
Je jouais l’étonné devant mon patron, je trouvais toutes ces mesures un peu poussées pour un simple emploi de cuisinier. Mais il me rassura, du moins le pensait-il, en me disant que toutes les personnes travaillant dans ce restaurant avaient déjà subi ce genre d’examen. Si je n’avais rien à cacher, tout se passerait bien. Par contre, si j’avais la moindre zone d’ombre, il suivrait les directives de son bienfaiteur, à son grand regret car il perdrait un des meilleurs cuisiniers qu’il connaissait. Par principe, je contestai un peu. Disant que justement en arrivant en Amérique j’espérais ne plus être confronté à cet état de prérogative. La société indienne était figée dans ses traditions de caste et s’il était normal qu’une personne ait quasiment droit de vie et de mort sur une personne de caste inférieure, ici, j’avais espéré que se serait différent. Mais cela, plus le fait que trouver un métier aussi vite était une aubaine pour un jeune étudiant débarquant tout juste du pays, je ne me plaignis pas trop. Après tout, je n’étais qu’un gentil étudiant un peu benêt fraîchement descendu de ses montagnes pour découvrir la grande vie.
Je subis donc un interrogatoire de la part du géant blond, le chef des gardes. Il s’appelait Alice, ce que je croyais être un prénom féminin. Il me posa les questions habituelles, auxquelles je m’étais préparé. Oui, je venais d’arriver d’Inde, mon père était décédé et ma mère vivait chichement dans les montagnes du Sud de l’Inde. Elle avait sué sang et eau pour me permettre d’accéder à une instruction valable. Instruction qui m’avait été donnée par des missionnaires dans un petit dispensaire. Oui, j’avais de nombreuses sœurs et d’ailleurs c’était une des raisons pour lesquelles j’avais besoin d’un travail. J’espérais pouvoir économiser avec ce travail suffisamment d’argent pour payer de confortables dotes et qu’ainsi elles pourraient faire d’intéressants mariages. Comment cela se faisait-il que je cuisine aussi bien, alors que j’avais des sœurs ? C’était simple, j’étais plus âgé que mes sœurs et ma mère avait prévu depuis longtemps que je partirai travailler à l’étranger, soit pour faire des études, soit directement pour faire cuisinier. Son plan avait été prévu depuis longtemps, je grandissais, je partais, puis j’envoyais de l’argent. Tous ses espoirs d’une vie meilleure, elle les avait placés en moi, et elle avait mis tous les œufs dans le même panier.
Pourquoi faire de l’ethnologie et pas des mathématiques, à priori plus lucratives et plus porteuses d’espoir de réussite ? Pour une raison tout à fait banale, j’étais nul en maths.
Je dus lui dire où je vivais, ce que je faisais de mes journées, qui je voyais, etc. etc.
Il posait les questions très gentiment, mais il me rendait mal à l’aise. Je trouvais ses yeux beaucoup trop perçants pour un simple garde. Aucune expression ne transparaissait par ses yeux, et il ne parlait jamais plus haut que nécessaire. Même s’il n’avait pas l’attitude mécanique des deux gardes qui m’avaient intercepté plutôt, il était quand même étrange par la sérénité et le calme qui se dégageaient de lui. Pour un peu, j’aurai eu l’impression de subir un interrogatoire de mon père. Ils avaient un peu la même attitude. Cette idée me venant à l’esprit, je surveillais attentivement ses mains. Elles étaient immenses, de véritables battoirs, et elles avaient de nombreux cals, preuve d’une pratique assidue des arts martiaux.
Cet homme était dangereux, peut être aussi dangereux que pouvait l’être mon père. Il me faudrait me méfier de lui comme de la peste. Je crois que j’avais eu de la chance qu’il soit absent à ma première tentative d’assassinat. S’il avait été présent, j’étais certain que les choses ne se seraient pas passées aussi bien. Et même dans ce cas, j’étais persuadé qu’il m’aurait alors reconnu lors de cet entretien. Rien ne semblait échapper à ses yeux.
J’en eus confirmation quand il me posa des questions sur mes propres mains. Elles aussi possédaient des cals dus à la pratique des arts martiaux. Sur le moment, je fus surpris par sa pertinence. Grâce à Dieu, le fait que je sois étonné par cette question ne parut pas suspect. Après tout, il n’était pas courant que l’on demande à quelqu’un d’où venaient les cals de ses mains. Décemment, je pouvais mentir en disant que chez moi, au pays, je cultivais un petit lopin de terre et que je n’étais pas depuis suffisamment longtemps dans ce beau pays pour qu’ils disparaissent et qu’en plus, j’avais dû faire de la maçonnerie dans mon nouvel appartement. Mais je craignis qu’un homme aussi attentif à son environnement ne me crut pas. Les cals des arts martiaux sont suffisamment spécifiques pour qu’un expert comme lui les reconnut comme tels. Alors je lui dis la vérité, je pratiquais le Kalary Payat. Et d’ailleurs j’avais été agréablement surpris qu’un Kalary existe dans le quartier indien. J’avais, il y a peu, fait un entraînement avec le Gurukkal et j’étais impressionné par son talent. A ma grande frayeur il me confirma que le maître était d’un niveau acceptable, mais que peut être mon maître d’origine était d’un niveau supérieur. Il était en train de me piéger. J’admis que je trouvais l’homme bon dans son art, mais que mon maître, et je dus lui donner le nom de mon père, était d’un tout autre gabarit. Il acquiesça sobrement de la tête, en signe d’assentiment. C’était infernal, je risquais de me faire piéger à cause de mon père. Si jamais cet étrange individu connaissait les activités annexes de mon père, j’étais grillé. Ma seule chance était qu’il ne le connaisse que de réputation. Dans ce cas, comme il était vrai que mon père avait un Kalary dans le Sud de l’Inde, à côté de l’endroit où j’avais dis que ma mère vivait, et qu’il acceptait volontiers des élèves d’un peu partout cela pouvait passer.
Il me regarda longuement, d’un air glacial, puis il admit que d’après ce qu’il savait, mon maître était un des grands du Kalary Payat, et que j’avais eu de la chance d’avoir été son élève.
Apparemment, c’était gagné, il ne connaissait pas les activités meurtrières et le mariage plus qu’étrange de mon père. Je sus que j’avais réussi l’examen, d’après ce que je pouvais voir, il appréciait le fait que je sois un pratiquant sérieux des arts martiaux, surtout d’un art qui gardait de si hautes valeurs morales. Comme souvent, les pratiquants fanatiques d’un art martial ont du mal à concevoir qu’un autre pratiquant tout aussi assidu qu’eux-mêmes puisse dévoyer leur enseignement.
Une fois l’entretien fini, il proposa même de m’entraîner de temps en temps avec lui. Il pensait que le Gurukkal du Kalary de Los Angeles accepterait de nous prêter son Kalary. Après tout, il lui arrivait d’aller s’entraîner avec lui quand il avait le temps et son patron avait aidé le maître à s’installer quand il était arrivé d’Inde.
C’était le comble, plus je connaissais le quartier indien, plus je m’apercevais que ce Ramesh servait de mécène. Son meurtre ferait beaucoup de bruit dans le quartier et je devrais vraiment partir très vite de l’endroit.
Mais l’essentiel paraissait acquis, l’entretien était concluant et il ne manquait plus que quelques vérifications administratives pour que Ramesh puisse enfin goûter ma cuisine qui devenait légendaire.
Dans tous les cas, malgré mon accord, il était absolument hors de question que je m’entraîne un jour avec ce Alice. Il était bien trop perspicace pour ne pas s’apercevoir que mes capacités physiques dépassaient de loin les capacités d’un humain ordinaire, même surentraîné.
J’avais eu très chaud, j’étais passé très très près. Et si je n’avais pas tenu ma promesse de "bétonner" mes actions, je serais passé à la trappe.
Mais ce n’était pas fini. Je passais la semaine suivante dans un état d’angoisse profonde. Les choses ne dépendaient plus de moi, j’espérais que mon cousin avait fait du bon travail à propos de ma couverture.
Je suivis le programme du parfait étudiant pendant toute la semaine. Pourtant tout j’eus une énorme frayeur quand le doyen de l’université m’invita dans son bureau le premier jour de la semaine qui suivit mon entretien avec Alice. Je ne le connaissais pas, et je n’avais pas envie de le connaître. En général, d’après le peu que j’avais appris sur le campus, c’était mauvais signe.
En entrant dans le bureau j’étais à peu près persuadé que mon cousin avait fait une erreur dans mon faux dossier scolaire. Et bien ! ce ne fut pas du tout le cas. A peine m’asseyais-je dans ma chaise qu’il me demanda si j’étais intéressé par une bourse. En effet, un heureux donateur souhaitait fournir des bourses aux étudiants indiens méritants. Comme c’était mon cas, il voulait savoir si cela m’intéressait. Je répondis bien sûr que j’en serais très heureux, mais je l’interrogeais tout de même pour savoir d’où cette manne inattendue pouvait bien venir. Il m’expliqua qu’une fondation, la IS Fondation, fournissait des bourses d’études à de nombreuses universités, mais que dernièrement, son président M. Ramesh Bramhan avait décidé de promouvoir les étudiants d’origine indienne, et plus particulièrement ceux de la section Sciences Humaines. D’après le doyen, c’était une pratique courante de la part de cette fondation, mais que choix d’étudiants indiens devait être influencé par la nationalité de M. Ramesh Bramhan, lui-même indien de souche et que généralement les bourses étaient plutôt attribuées à la section scientifique des facultés. Le doyen était très content de cet intérêt pour autre chose que les mathématiques. Je dus jouer le jeu de la joie du pauvre étudiant qui avait du mal à joindre les deux bouts, mais j’étais abasourdi.
Quelle pouvait donc être la fortune de cet homme. Déjà président d’un puissant groupe de communication, voilà que je le découvrais mécène. Son emprise sur Los Angeles ressemblait de plus à une énorme toile d’araignée. Les milieux financiers, les médias, les universités et peut-être le milieu criminel, mais jusqu’où ses relations pouvaient-elles aller ?
Pour faire le choix des élèves bénéficiaires de cette fameuse bourse, le doyen devait évidemment fournir les dossiers scolaires à la fondation. Sa convocation était dans ce but. Il n’avait pas le droit de donner ces documents sans mon accord. Déjà plusieurs étudiants avaient été contactés, mais comme nous n’étions pas bien nombreux de ma nationalité dans les Sciences Humaines, je pouvais être confiant dans le résultat des attributions des bourses d’études.
Je ne pus cacher ma joie, le bonheur m’emplissait, bien sûr que le doyen pouvait faire passer mon dossier. En attendant le résultat, je ne respirerais plus, j’étais au comble du bonheur. Je prierai pour que la descendance de M. Ramesh ne soit que des garçons et qu’ils soient nombreux. Du moins est-ce ce que je dis au doyen en sortant de son bureau. Intérieurement je bouillonnais. Plus ça avançait, plus je m’enfonçais. Il ne me restait plus que l’espoir que mon cousin avait fait un travail impeccable.
Finalement, je commençais vraiment à me dire que ce contrat était une escroquerie, il aurait dû rapporter au moins le triple du prix initial.
Si Ramesh avait créé cette bourse uniquement pour avoir accès à mon dossier scolaire, je pouvais me demander jusqu’où il irait pour me surveiller. Je devrais suivre les cours et aller régulièrement à la faculté. Chose que je n’avais pas réellement prévue de faire. Dommage, j’allais devoir me farcir de débiles étudiants humains au milieu d’amphithéâtres surchargés. Mais si je pouvais gagner la confiance de Ramesh, et surtout celle de celui qui s’appelait Alice, cela valait le coup.
J’allais donc en cours régulièrement.
Et un soir de la semaine, en entrant dans mon minuscule studio, je m’aperçus que quelqu’un était venu fouiller dans mes affaires. Je n’avais pas mis de marque, trop visible pour un homme de la pertinence d’Alice, aussi je m’étais contenté de repérer l’emplacement précis de chacune des choses. Même de mes sous-vêtements qui étaient dans les tiroirs. Effectivement, certaines petites choses avaient été déplacées. Il n’y avait rien à trouver, sauf des tickets de restaurant et de cinéma, des cours et des fausses lettres de ma mère. J’avais même installé, bien en vu, un portrait d’une famille indienne prise dans les montagnes du Sud. Je mettais promis de "bétonner", c’était le cas.
Je fus quand même un peu inquiet tout le reste de la semaine. A tout moment, je m’attendais à voir débarquer Alice avec un pistolet. Je cauchemardais, rêvant qu’il arrivait dans mon studio, qu’il m’attachait au lit et qu’il me torturait, me demandant qu’elle était la recette du Poulet Gourma.
C’était une première pour moi, jamais je n’avais fait de cauchemar. J’avais toujours dormi comme un dragon bienheureux, sûr de sa puissance et capable d’éliminer tout ennemi. Mais les choses avaient changé. Je comprenais un peu mieux comment devaient vivre les humains. Eux qui sont si faibles, et soumis à tellement de danger, leur vie devait un enfer à vivre constamment dans l’angoisse. Cette expérience éprouvante pour les nerfs me donna presque de la compassion pour eux.
Ainsi donc, pour renforcer la confiance que Ramesh semblait avoir acquise après sa première semaine d’enquête, je passais le mois suivant à jouer mon rôle de parfait petit étudiant indien.
En journée, je suivais mes cours d’ethnologie. Malgré mes premières réticences, j’en vins à apprécier ce que j’apprenais. Je trouvais extraordinaire cette diversité dans les mœurs humaines. Je travaillais studieusement mes cours, j’apprenais mes leçons et petit à petit, ce fut finalement uniquement par plaisir que j’allais à la faculté. J’eus ma bourse d’IS Fondation, et la question de savoir si c’était juste pour moi qu’elle avait été créée n’avait plus lieu d’être : mes résultats scolaires étaient très bons.
De plus, je rencontrais d’autres étudiants avec lesquels je sympathisais. Sur le campus, les étudiants étrangers formaient une sorte de groupe indépendant. Nous nous entendions bien avec les autres étudiants, mais souvent nous avions plus de points communs entre nous. Je passais certaines journées entières à discuter des derniers cours que nous avions appris, nous échangions nos points de vu sur telle ou telle différence culturelle. C’était absolument passionnant. Parfois, les soirs où le restaurant fermait, nous nous retrouvions chez les uns et les autres pour des soirées. Ou alors nous sortions carrément en boite de nuit. Normale la boite ! J’appris même à danser et à chanter dans des karaokés.
Au restaurant tout se passait très bien aussi. En deux mois, j’étais quasiment devenu le chef de cuisine. Si je n’en portais pas le titre, j’en assumais totalement la fonction. Le patron m’adorait, et tous les employés travaillant avec moi aussi. Ce sentiment qu’ils avaient envers moi, me poussait à toujours sortir le meilleur de moi. J’innovais dans la cuisine en permanence, tout en essayant de garder un cachet traditionnel à mes plats.
Apparemment, je réussissais. Le restaurant était bondé tous les soirs et maintenant il fallait réserver quasiment une semaine à l’avance pour être sûr d’avoir une table. Je ne le savais pas, mais pendant ma semaine d’essai, un critique gastronomique était venu manger. Ravis, il avait fait une critique dithyrambique dans un journal, ce qui avait attiré une foule de curieux. Nous devenions en quelque sorte un restaurant à la mode. Le petit restaurant ethnique caché dans des ruelles mal famées, mais si bon et si chic. Nous commencions même à avoir quelques stars qui venaient manger incognito. Déjà, deux autres restaurants indiens de Los Angeles qui jouaient dans une catégorie plus luxueuse que la notre, avaient essayé de me débaucher. Me sentant à l’aise dans mon environnement actuel, je refusais. Attirant encore plus sur moi la sympathie des membres du restaurant et plus particulièrement du patron. L’argent rentrait à toute vitesse et bientôt nous pourrions envisager de construire un autre établissement plus grand dans un quartier plus huppé. Nous discutions âprement, le patron et moi en vu d’une association à part égale dans ce nouveau restaurant.
Je travaillais comme un fou, plus que je ne l’avais jamais fait de ma vie. Mais aussi, jamais je n’avais senti ma vie aussi pleine ni aussi heureuse.
Si tout allait bien sur le plan professionnel, cela allait encore mieux sur le point sentimental. La serveuse du restaurant s’appelait Anita Tagore. Elle était un peu plus âgée que moi. Elle était une immigrée de la seconde génération. Elle était comme moi, une métis, mélange de deux cultures. Très américaine dans sa façon de penser, elle gardait les bons côtés de la culture indienne. Elle était toujours Hindouiste, bien que peu pratiquante et portait le bindi au milieu du front. Ce point rouge est symbole de félicité et de prospérité. Normalement, dans le Nord de l’Inde, seules les femmes mariées le portent. Heureusement, Anita était d’origine Tamoul, et dans le Sud, tout le monde pouvait le porter. Elle était célibataire. Elle était superbe quand elle s’habillait en sari, bien que tout aussi superbe quand elle était en jean. Elle avait de longs cheveux noirs très raides qui descendaient comme une lame dans son dos. Cette jeune fille rayonnante souriait tout le temps. Nous sympathisâmes assez vite. Bien que n’ayant eu que peu d’éducation, elle était très vive d’esprit et son rire était comme le petit bruit d’un ruisseau. Sa famille était pauvre et le travail de serveuse avait été une aubaine pour sa famille. Le fait que le restaurant tourne aussi bien, était une bénédiction pour elle. Avec les gens riches qui commençaient à venir, elle empochait des pourboires qui étaient bien agréables.
Ce fut elle qui m’invita la première, montrant par là toute l’influence de la culture américaine. Notre premier rendez-vous fut au cinéma. Je ne sais même plus de quoi parlait le film, je passais toute la soirée à la regarder et à l’écouter. Elle était très bavarde, chose dont je ne m’étais pas aperçu au restaurant. Mais j’adorais tout ce qu’elle me racontait. A la suite de ce premier rendez-vous fascinant, dès que nous le pouvions, nous sortions ensemble. Je la présentais à mon groupe d’étudiants étrangers, auquel elle s’intégra très bien. De toute façon, j’avais l’impression qu’elle pouvait s’adapter à toutes les situations. Elle connaissait la pauvreté, mais sa classe naturelle lui permettait d’être à l’aise dans le milieu plus intellectuel de la faculté et elle était tout aussi tranquille quand elle rencontrait les quelques personnalités qui commençaient à venir au restaurant.
Après le premier mois de fréquentation, je l’invitais chez moi. A la base en tout bien et tout honneur. Quand je la vis se déshabiller, je fus abasourdi. Mais elle fit cela très naturellement. Je découvris son petit corps lisse, et à contre lampe de chevet, ses cheveux faisaient une sorte d’auréole sombre autour d’elle. Elle m’invita à la rejoindre dans mon lit et c’est dans une sorte d’état second que je me déshabillais et la retrouvais sous les draps. Ce fut ma première expérience sexuelle, ma plus belle expérience. Par la suite, notre relation évolua beaucoup. Nous ne nous quittions plus. Tout le restaurant nous regardait en souriant, sachant sans que nous ayons besoin de l’expliquer ce que signifiaient les regards et sourires que nous nous envoyions.
Après deux mois d’une tendre relation, elle m’invita chez elle pour rencontrer ses parents. Je m’habillais de manière indienne traditionnelle, je voulais faire une bonne impression aux personnes qui avaient mis au monde une personne aussi désirable et gentille. J’étais très tendu lors de ce rendez-vous, mais je fis une impression favorable à ses parents. Ma culture indienne était pour eux un gage de bonne foi, et mon succès avec le restaurant tout en menant conjointement de brillantes études était pour eux une preuve de sérieux et de stabilité. Je savais ce qui se jouait, j’étais bon à marier. Et heureux de l’être ! Les évènements avançant, je commençais à envisager un avenir radieux dans les bras d’Anita.
Je n’avais qu’un souci : ma famille. Tout mon passé était basé sur des mensonges. Mais, cela n’avait finalement que peu d’importance. Notre amour, plus que naissant, surmonterait les épreuves.
Ce furent les deux mois les plus heureux de ma vie. Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Il n’était pas de mon destin de vivre une vie d’homme.
Régulièrement je téléphonais à ma mère pour la tenir au courant de l’évolution de mon contrat. N’ayant pas grand chose à en dire et voulant affirmer mon indépendance, je restais très évasif. Oui, tout allait très bien, le travail avançait régulièrement. Je devenais un familier de ma cible. Aucun problème. Elle, toujours inquiète, sentait bien mon désir d’indépendance et elle n’osait pas poser de question très précise. Tout allait bien, alors ça allait bien !
Finalement, je lui passais un coup de fil bien différent. Je lui annonçai l’éventualité de mon mariage avec Anita. J’étais inquiet mais gonflé de bonheur. Qu’importe le fait de ma nature de dragon. Après tout, elle-même était mariée à un humain et tout se passait au mieux. Les choses se passeraient de la même manière pour moi. Il ne faisait aucun doute pour moi que ma mère serait ravie et qu’elle me donnerait tous ses vœux de bonheur.
Pourtant, ce fut cet appel qui mit fin à mon bonheur. Bien sûr ma mère était heureuse que je trouve l’amour, mais elle brisa mes espoirs : ma future fiancée était humaine, jamais elle ne pourrait porter un de mes enfants et survivre. La loi draconique était très claire là-dessus : nous tuions la mère après l’accouchement. Je protestai, je fulminai, je citai des histoires de dragon ayant réussi à garder leur femme en vie. Elle acquiesça, mais me dit qu’ils étaient maintenant des rebelles. Je ne devais pas oublier que nous n’étions pas des dragons dorés qui ne respectaient aucune tradition et qui avaient un attachement surdimensionné pour l’humanité. Ce qui n’était pas le cas de la famille. Déjà, elle-même avait eu des problèmes avec mon père, alors que dans ce cas précis la descendance ne posait pas de problème et qu’il n’y avait pas véritablement d’interdit. Je rétorquais que nous nous débrouillerions, nous n’aurions pas d’enfants et en adopterions. Il devait bien exister des orphelins dans notre famille, un dragon avec un enfant qui se serait fait tuer lors d’un contrat. Oui, c’était possible, bien que généralement, les orphelins étaient directement adoptés par l’école de la maison de Gupta.
Toute son argumentation n’eut aucun effet sur moi. Je restais persuadé qu’il serait possible pour Anita et moi de vivre notre amour, malgré les interdits, malgré les mensonges. Ce devait être possible.
Ma mère sentit bien que j’avais quelque peu perdu les pédales, elle choisit de cesser ses tentatives de persuasion. Elle passa à un autre sujet : l’assassinat. Quand était-il ? Il ne me restait que peu de temps finalement. Elle espérait que je n’avais pas oublié que j’avais un travail à faire. Je devais remettre les pieds sur terre, si jamais je ratais mon contrat, je serai déclaré rebelle. Et je connaissais le sort des rebelles dans la famille.
Cela calma instantanément mes ardeurs amoureuses. Pour la première fois de ma vie, je mentis à ma mère. Le contrat, je l’avais complètement oublié le contrat. Je n’en avais plus rien à faire de ce satané contrat. Ramesh, que je voyais maintenant régulièrement au restaurant était quelqu’un de très sympathique. Je ne pouvais pas dire qu’il était devenu mon ami, mais comme tous les Indiens du quartier, je ressentais envers lui un sentiment fraternel. Il était un peu le père bienveillant de tous les Indiens que je fréquentais. L’assassiner, je n’en avais plus l’intention. Il avait même proposé de nous aider financièrement pour la construction du nouveau restaurant.
Malheureusement, j’avais un devoir à accomplir. Je ne pouvais pas décevoir mes parents. Mon honneur n’avait que peu d’importance, mais le déshonneur retomberait sur ma mère et mon père. Les autres dragons noirs profiteraient de ma rébellion pour accentuer leur pression sur ce couple hors normes. Indépendamment de cela, je ne pouvais faire cela à ma mère. Elle vivait pour l’honneur ! La vie ne lui avait déjà pas fait de cadeau en la rendant follement amoureuse d’un humain, son fils ne pouvait pas la décevoir. Je savais très bien qu’abandonner maintenant briserait son cœur, et cette idée m’était absolument intolérable.
Je savais que mon père ne serait pas gêné par l’abandon de ma mission. Son seul regret serait que je n’avais pas accompli ce que j’avais à faire, mais c’était le Karma. Mon destin ne devait pas être celui d’un assassin. Mais il restait ma mère !
Aussi j’abrégeais la conversation, je lui répondis que je savais où se trouvait mon devoir et qu’elle n’avait pas à s’inquiéter. Jamais le contrat n’avait quitté mes pensées et que d’ailleurs, j’agirai sous peu. C’est rassurée que je quittais ma mère.
Une fois encore j’avais menti. Au moment présent, je ne savais absolument pas quoi faire. Aller au bout de mon contrat, c’était abandonner ma vie actuelle. Je risquais de perdre tout ce que je venais de découvrir et que j’aimais tant. Ma décision n’était pas réellement prise.
Les quelques jours qui suivirent cette abominable discussion avec ma mère, j’errais dans un état semi-comateux. J’étais incapable de prendre une décision. Je pouvais choisir de devenir rebelle, mais le prix était immense. Je perdrais ma famille et tout ce qui constituait mon enfance. Si je faisais mon contrat comme je l’avais prévu, c’était ma nouvelle vie que je perdrais. Je voyais s’effondrer tous les espoirs que nous avions mis dans le nouveau restaurant. Je devrais quitter la faculté et les études que j’aimais tant. Et surtout, je perdrais mes nouveaux amis humains, ces gens finalement sympathiques qui vivaient dans un monde plus simple que le mien. Puis finalement, je perdrais Anita. La chose que j’avais le plus de mal à envisager. Pour moi, l’avenir passait par elle. Je n’arrivais plus à réfléchir dès que je pensais à elle.
Tout mon environnement sentit bien que quelque chose me turlupinait. Mais conforme à la discrétion indienne, personne n’osa me poser de question. Seule Anita, ce mélange de culture indienne et américaine que j’aimais tant, osa. Un soir, après que nous eûmes fait l’amour, dans l’intimité de cet instant magique elle me demanda ce qui se passait. Elle était très inquiète, pensant que j’étais perturbé à cause d’elle. Trouvais-je que notre relation allait trop vite ?
Nous étions nus, dans mon lit. Je sentais sa main légère posée sur mon épaule et son corps près du mien qui rayonnait encore de chaleur. Sans les voir, je percevais ses yeux charmants qui sondaient mon profil fermé. Sur le moment, je ne savais plus que faire, mon amour pour elle était si intense que j’étais terrorisé à l’idée de lui faire du mal. Je n’osais même pas me tourner pour la regarder. Je devais me retenir pour ne pas éclater en sanglots.
Comme ma réponse se faisait attendre, je sus que bientôt c’était elle qui se mettrait à pleurer. Sa jambe appuyée contre la mienne commençait à frémir sous la tension qui habitait sa propriétaire. Il m’était impossible de laisser les larmes couler de ses yeux. Je ne pouvais imaginer ses yeux si charmants se remplir de larmes.
Alors je me tournai vers elle et lui mentis. Je lui dis avec toute la tendresse possible qu’elle n’avait pas à s’inquiéter. Ma tension des derniers jours n’avait rien à voir avec elle. Qu’au contraire, plus les jours passaient, plus mon amour pour elle grandissait. Mes inquiétudes venaient du restaurant, je trouvais que les choses allaient trop vite. J’étais jeune, encore en faculté, et je ne savais pas si je pourrais mener mes études et mon métier de front. Peut être que le nouveau restaurant arrivait trop tôt. Je lui racontais ses mensonges d’une voix douce en lui caressant les cheveux.
Elle me sourit, la joie réapparut sur son visage. Elle me prit dans ses bras et me berça tendrement. Mais non, il n’y aurait pas de problème. Ce serait dur, mais elle était certaine que nous y arriverions. Et puis, je devais penser à ma mère, imaginer la fierté que représentait ma réussite en Amérique. Je pourrais même la faire venir avec mes sœurs. Si elles étaient aussi belles et brillantes que moi, elles réussiraient forcément aussi bien que moi dans ce nouveau pays.
C’est la tête posée sur sa poitrine, pendant qu’elle me berçait tout en essayant de me rassurer que je sus que ma décision était prise. Si à cet instant, j’étais incapable de lui révéler la vérité, jamais je ne le pourrais.
Il ne me restait plus qu’à continuer mon contrat. Il m’était trop difficile de tout lui dire au risque de la perdre. Je ne pouvais faire son malheur. Elle était humaine, profondément humaine. La vie des dragons était trop éloignée de ses aspirations et de ses rêves. Bien trop gentille, jamais elle ne pourrait s’adapter à la vie que nous menions. Je savais qu’elle accepterait de me suivre dans une relation aussi étrange, mais elle en mourrait, dans le malheur et le désespoir. C’était impossible ! Mieux valait détruire ma vie en accomplissant ce stupide assassinat, et la quitter brutalement. Son chagrin serait intense, mais temporaire. Elle serait finalement mieux sans moi, elle trouverait sûrement un autre humain qui pourrait la rendre heureuse. Moi, je n’étais pas humain, et cela m’était impossible à accomplir.
Je dus m’empêcher de pleurer et je composai un masque de sérénité. Je tournai la tête vers elle en souriant. Je lui dis que je l’aimais, qu’elle avait raison, que je n’avais pas à m’inquiéter. L’avenir était radieux avec elle à mes côtés. Bientôt nous roulerions sur Hollywood Boulevard, au volant de notre Cadillac et disant à nos trois enfants d’arrêter de faire du bruit.
Je mentis ! Il ne me restais plus que l’honneur et avec de la chance : la mort.
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