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Chapitre 10
Je suis rentré tout penaud à mon appartement. J’étais mort de fatigue, extrêmement déçu de mon échec et dans l’expectative. A la longue, à force d’échouer dans ce contrat difficile, je finissais par me demander si j’avais vraiment envie de réussir. Je venais de prendre des risques inconsidérés. Finalement, je trouvais que mon idée d’aller chez Ramesh était stupide.
Bien qu’épuisé, j’eus beaucoup de mal à m’endormir. Sans cesse je me demandais ce qui provoquait chez moi cette incapacité à tuer ma cible. Même si au début j’étais parti un peu la fleur au fusil, j’avais redressé le tir, et mon plan d’empoisonnement par le biais du restaurant n’était pas mauvais. Ensuite, je devais l’admettre, entre ma rencontre avec Anita et ma réussite professionnelle, la volonté de commettre ce meurtre avait disparue. Certes, maintenant je voulais venger la mort d’Anita, mais je faisais n’importe quoi. Peut-être n’avais-je plus le feu sacré pour pratiquer un assassinat dans les règles. Je me demandais même si je l’avais eu un jour. Ma dernière tentative ressemblait plus à une tentative de suicide qu’à un plan conçu par un maître assassin.
Je devais réfléchir, faire une introspection pour savoir quels étaient mes véritables buts et inspirations. Déjà, je savais une chose, j’aimais bien Ramesh et Alice. Ce qui contrevenait à la première règle d’un bon assassin : ne jamais fraterniser avec sa cible. On pouvait les approcher, faire semblant d’être un ami, un confident, mais il ne fallait en aucun cas tomber dans le piège de l’amitié. Et j’étais en plein dedans. En plus, grâce à eux, j’aurais pu réaliser quelque chose qui me tenait à cœur : avoir mon propre restaurant, devenir indépendant et quitter toute cette sombre ambiance qui accompagnait les dragons noirs. L’humanité, j’y avais goûté, et j’y avais pris du plaisir. Je ne pouvais plus voir les dragons comme le summum des êtres vivants, je n’étais plus le prédateur pour qui l’humain n’était qu’un animal sur lequel j’avais droit de vie et de mort. A force de les étudier à la faculté et à cause de mon amour pour Anita, j’arrivais maintenant à les percevoir comme des êtres vivants, des individus avec un visage, une histoire et une vie. Je sentais bien que quelque part, réussir ce meurtre m’enfermerait à tout jamais dans le rôle du dragon noir assassin. Une fois mon épreuve de passage réussie, plus jamais je ne pourrais quitter le cercle familial sans amener le déshonneur sur ma famille. A la rigueur, tant que je n’avais tenté de tuer, je pouvais être désavoué, considéré comme un lâche et plus ou moins mis à l’écart de la famille, mais cela ne serait pas allé au-delà.
Mais maintenant, je serais considéré comme un rebelle par mon grand-père. Et je connaissais la réputation de mon grand-père concernant les rebelles : l’exécution n’était que la plus légère des peines. Dans la famille, les histoires où mon grand-père torturait les rebelles étaient légions. On s’étendait avec délectation sur les tortures qu’il était capable d’infliger à ceux qui échouaient leurs contrats.
Et ce déshonneur, rejaillissait toujours sur le père ou la mère du renégat. Pas forcément de manière physique, mais on ne leurs proposait plus que des contrats de seconde catégorie. Lors d’un repas familial, ils étaient placés en bout de table et n’avaient plus l’autorisation de piquer la nourriture dans le plat du grand-père. Les autres membres de la famille les regardaient de haut, les méprisaient et le leur faisaient bien savoir. On raconte même que certains dragons très fidèles à Gupta ne pouvaient plus supporter cet ostracisme et qu’ils préféraient se suicider.
Je me retrouvais pris entre le marteau et l’enclume. J’avoue qu’abandonner ce contrat me vint à l’esprit. Malgré les risques encourus pour avoir abandonner un contrat en cours de route, je me voyais bien fuir et ouvrir un petit restaurant indien quelque part. Jamais je n’oublierais Anita, mais je n’envisageais plus le fait de vivre avec une humaine avec horreur. Nous nous cacherions et adopterions des enfants. Nous vivrions simplement de ce que le restaurant rapporterait, comme n’importe quel humain. Simplement inquiétés par les impôts, les traites à venir et les études de nos enfants. Pour la première fois de ma vie, j’enviais les autres familles de dragons. Pas les blancs, ni les asiatiques qui traitaient les rebelles comme le faisait ma famille, mais comme les féeriques ou même les wyvernes qui laissaient une totale autonomie à leurs enfants. A charge pour eux de respecter quelques coutumes et règles, sans plus.
Mais c’était trop tard. Certes ma mère supporterait difficilement de devenir une dragonne de "seconde classe", mais je pensais qu’elle pourrait le faire. Par contre, pour mon père, se serait absolument impossible. Déjà que sa présence était une sorte d’offense à la famille, là se serait une catastrophe. Pour survivre, il serait obligé de fuir et se cacher. Je ne savais pas si ma mère, très traditionaliste en règle générale, le suivrait dans sa fuite. Peut-être le ferait-elle, car elle l’aimait profondément, mais je n’arrivais pas à l’imaginer se cachant de ses frères et sœurs, ne plus pouvoir circuler la tête haute au milieu de sa famille. Elle en mourrait plus sûrement que si on lui posait un pistolet sur la tempe. Ensuite, se serait le tour de mon père, qui ne pouvait envisager la vie sans elle.
Voilà où j’en étais, ma réussite me condamnait à une vie qui ne m’intéressait plus, et mon échec condamnait mes parents à une vie insupportable. Franchement, j’avais l’air fin.
J’avais peur de réussir mon contrat. J’en étais venu à l’envisager comme un enfermement.
Pendant les deux jours qui suivirent, je ne fis rien. Absolument rien. Je passais mon temps à réfléchir à mon avenir et à ce que je souhaitais vraiment. Je ne vis personne et ne bougeais quasiment pas de mon lit. En fait, plus je réfléchissais, plus je ne voyais qu’un avenir bouché et déjà cadré. Rien de bien intéressant ! Ma conclusion finale fut qu’il ne me restait que ma famille. Mon père comprendrait que je refuse cet avenir d’assassin. Il avait lui-même suffisamment cherché sa voie pour savoir ce que je ressentais.
Mais pour ma mère, la situation serait incompréhensible. Ce qui était encore possible, c’était que je réussisse cet assassinat, mais qu’ensuite j’abandonne le métier. Pas officiellement, bien sûr, mais je n’avais qu’à refuser les contrats qui se présenteraient. Tout le monde comprendrait ce que je ferais, on me regarderait de travers, je ne serai plus vraiment considéré comme un vrai un dragon, mais j’éviterai un véritable déshonneur à ma mère. Je serai mis à l’écart et avec un peu de chance je pourrais construire une vie qui m’intéresserait. Je n’aurai qu’à noyer le poisson et à expliquer la situation à mon père, qui me soutiendrait auprès de ma mère. Elle-même devrait subir quelques quolibets, mais elle y survivrait.
Alors je pris ma décision : j’allais une fois encore tenter de tuer Ramesh, mais se serait la dernière fois. Soit j’y arrivais et abandonnais ma vie d’assassin, soit je ratais et m’enfuyais, finissant ma vie comme un humain et un paria parmi les miens, soit je mourrais et il n’y aurait plus de problème ni d’interrogation.
Bien sûr j’avais tout de même le problème de la localisation de Ramesh. Cela faisait bientôt trois jours qu’il était dans la campagne. Mais je savais pertinemment par les conversations que j’avais entendues qu’il devait toujours être en ville. Restait à le localiser.
Malheureusement, mon cousin fut complètement introuvable. Logiquement il devait être en permanence joignable sur son portable, mais je crois qu’il ne voulait plus me parler après la petite discussion que nous avions eue il y a quelques jours. Je l’attendis jusqu’à la nuit tombée sachant très bien que normalement il devait rentrer du travail. Mais je ne le vis pas. Décidément, déjà que j’avais une mauvaise opinion de cet animal, cela se confirmait à mes dépens.
Mon souci était que les seules personnes que je connaissais à Los Angeles et qui n’étaient pas connues par les compagnons de Ramesh se trouvaient de "L’autre coté du miroir". A mon grand désarroi, j’étais de nouveau obligé de fréquenter ces détestables individus.

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